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AVEC LES SAGES ET LES GRAÎS'I>S DU MONDE.
PUBLIÉ PAR LE P. BOUTAULT
Sta LES MAKOâCflixa »c p. COTTO.f , ». A.**. D. J.
QUATRIEME EDITION , AUGMEXTÉE.
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AU ROI
SIRE
Les vérités que je suis obligé de défendre en cet ouvra- ge ont des ennemis qui ne me permettent pas de me fier à mes forces , et qui me font prendre la liberté de venir où l'on vient aujourd'hui de tous les endroits de l'Europe, se mettre sous la protection de Votre Majesté.
Quoique j'y vienne après les grands hommes qui vous ont consacré leur plume, et quoique je voie les exemples qu'ils me donnent à l'entrée de leurs livres, où ils ont écrit de si beaux éloges de vos actions glorieuses , et de si ma- gnifiques descriptions de vos triomphes, mondessein n'est pas de les imiter.
Depuis que la Renommée vous a elle-même consacré sa voix , et qu'elle n'a plus d'autre affaire au monde que de parler des grandeurs de votre auguste personne et de les publier partout, il semble que c'est là désormais son pri- vilège, et que le droit et l'honneur de les louer publique- ment ne sont plus que pour elle seule. Tout ce que j'ose entreprendre pour satisfaire à mon^zèle , c'est d'écouter ce qu'elle dit et de vous redire ses paroles.
Il est vrai, Sire, qu'elle ne se plaît pas à parler beau- coup; elle s'y plaisait lorsqu'elle commença de vous con- naître, mais elle a depuis changé de métbode. Plus elle a vu de grandes choses, moins elle a parlé; et maintenant que la gloire suprême où elle voit votre puissance et votre réputation élevées par la main de Dieu , l'engage à vous honorer souverainement, l'honneur souverain qu'elle croit vous devoir est de renfermer un panégyrique entier dans un seul mot ; et pour dire tout ce qui peut être dit d'un grand roi , de ne plus rien dire que votre nom.
IV ÉPITRE,
Néanmoins, comme il est nécessaire que, dans les Indes et chez les autres peuples de l'Afrique et de l'Asie, elle ex- plique plus clairement ses pensées , elle le fait sans doute , et à mon jugement, sans beaucoup de peine. Je me per- suade que, pour faire entendre à ces peuples-là une partie de ce qu'elle sait et de ce que nous voyons dans l'Europe, elle se contente de leur tenir les mêmes discours qu'elle tint anciennement chez eux, lorsque, les entretenant sans flatterie des véritables vertus de l'un des monarques que le monde a le plus aimés , elle leur disait entre autres choses :
Qu'il mérita d'être roi, parce qu'il était le premier des hommes, et qu'il n'eût point laissé de l'être s'il n'eût pas régné.
Qu'en son bas âge , avant qu'il montât sur le trône , il n'avait rien appris qu'à obéir ; que dès qu'il y fut, il en- seigna les rois et les philosophes par ses exemples, et qu'il se rendit leur maitre en la science de vivre, de parler et de régner sagement.
Qu'il eut pour naturel ce qui est l'étude et la vertu des autres rois; qu'être sage et maître de sa colère et de ses autres passions, être sincère, désintéressé, magnanime, incorruptible, fidèle en ses promesses et impénétrable en ses secrets; parler aussi bien qu'il voulait et aussi peu, ce n'étaient point dans lui des sciences acquises par le tra- vail ou par l'industrie, mais des présents de la grâce et des inclinations de la nature.
Qu'il ne cessa de vaincre que lorsqu'il ne trouva plus d'hommes qui pussent ne pas l'aimer, ou qui ne pussent pas vaincre eux-mêmes la jalousie, qui rendait ses succès insupportables à leurs yeux.
Que ce qu'il y eut de merveilleux et de très-particulier en son courage et en sa conduite durant les guerres, fut que, par ses premières victoires, il apprit la science de pren- dre les villes et de soumettre les peuples sans les dé- truire , et de ne pas faire des millions de malheureux pour faire un vainqueur.
Que jam.ais les princes alliés n'eurent de meilleur et de plus constant ami, ni les officiers d'une cour de meilleur maître, ni les peuples obéissants de meilleur père, ni les ennemis domptés et soumis de plus aimable protecteur.
ÉPITRE. V
OU de plus heureuse fortune que d'avoir été forcés par ses armes à lui obéir et à l'aimer.
Qu'il se donna des soins extrêmes pour bannir le crime et l'impiété de son royaume et pour y établir le repos; qu'entre les raisons qui le touchèrent en cela, une des plus remarquables fut qu'il prévit, par les mouvements se- crets de son cœur, que, lorsqu'il se trouverait des miséra- bles parmi ses sujets, il en serait le plus à plaindre, et qu'il sentirait leurs pemes plus qu'eux-mêmes.
Qu'il fut véritablement un grand roi, puisqu'il rendit les autres rois heureux et puissants, et qu'il sut les moyens de s'élever , malgré l'envie , assez liant pour atteindre jus- que là par ses bienfaits. Du moins, ce fut en son temps que le monde ouvrit les yeux , et qu'il connut, quoiqu'un lieu tard, que la fin des guerres et le remède des afflic- tions publiques serait qu'il y eut en chaque siècle un mo- narque qui méritât d'être aimé et d'être estimé des autres princes autant qu'il faudrait pour régner dans leur cœur , et pour devenir le confident de leurs desseins, le protec- teur de leurs droits et l'arbitre de leurs différends; que pour lors, une parole ou un arrêt de sa sagesse suffirait pour [apaiser ces inimitiés fatales entre les maîtres du jnonde, dont on a toujours cru qu'elles ne pouvaient être éteintes que dans des déluges de sang répandu, ou étouffées sous les ruines du genre humaiu.
Qu'il ne se proposa personne pour l'imiter durant son règne en ses hautes entreprises, et qu'il connut de bonne heure que l'homme ne fait jamais parfaiten^ent bien ce qu'il fait par imitation. Cette maxime ne lui fut pas ins- pirée par l'orgueil : l'instinct admirable qui l'instruisit à faire de grandes actions sans exemple et sans modèle , le rendit assez humble pour ne pas mépriser les bons exem- ples, et assez sage pour ne rien faire de lui-même qui ne méritât d'être imité.
Que ses actions ne furent pas moins exemplaires que merveilleuses; que ce fut par elles et par la grâce dont il les anima qu'il fit entrer ses maximes dans les esprits , et qu'il forma tout ce qu'il y eut de grands hommes qui tra- vaillèrent sous lui , ou qui commandèrent ailleurs.
Enfin, qu'il fut un roi que chaque prince tâcha d'imi- ter, que chaque nation désira de \oir, que chaque ennemi
Vt ÉPITRE.
fut contraint d'aimer, que les provinces et les villes, transportées d'admiration en le voyant entrer chez elles durant les triomphes, appelèrent chacune leur bien-aimé , et toutes d'une voix commune, le bien-aimé de l'univers!
Sire', il y a de longues années que la Renommée tenait véritablement ces discours chez les Indiens , dans l'Afri- que et dans l'Amérique. Elle a commencé depuis quelque temps à les tenir aussi dans l'Europe: ce sont comme au- tant de portraits qu'elle vient tracer dans la France,' et à la suite de votre Cour.
Le peu que je viens d'écrire est une petite copie que j'en ai tirée. J'ose l'exposer aux yeux de Votre Majesté. Tout ce qu'il m'est permis d'en dire, c'est que ce me serait un bonheur extrêsne qu'il y parût quelques marques d'où elle pût connaître avec combien de zèle et de respect je suis,
SIRE ,
DE Votre Majesté ,
Le très-humble et très-obélssînt serviteur et sujet.
AVANT-PROPOS.
Le théologien dont il est question dans cet ou- vrage, vivait sous le règne de Henri-le-Grand.
Il fut appelé à la cour, et il y eut un emploi des plus honorables. Le roi fit état de sa per- sonne et de ses conseils, et se plut à ses entre- tiens ; il lui fit même la grâce , lorsqu'il le con- nut parfaitement , de l'honorer de sa confiance intime , et de lui témoigner des bontés très- singulières , et qui furent enfin trop glorieuses pour n'être pas insupportables à la jalousie.
Ceux qui se sentirent offensés de son bonheur, conspirèrent inutilement à le détruire par leurs médisances. 11 conserva dans la cour , au milieu des mensonges et des trahisons , la réputation qu'il y avait apportée d'être un des plus sages et des plus savants hommes de son siècle.
Comme Sa Majesté désirait que son mérite fut particulièrement connu des grands du royaume , îorsqu'ellevoyaitdes princes et d'autres personnes d'esprit et de qualité autour de sa table ou dans sa cliambre , elle l'ensafieait à les entretenir en lui proposant des questions sur la morale et sur la théologie, ou bien quelques difficultés curieu- ses sur d'autres sujets propres à le faire écouter par des courtisans avec plus d'attention et plus de plaisir.
Il s'enoraoreait souvent lui-même à ces sortes a entretiens , lorsqu'il se rencontrait en des compagnies où il ne pouvait pas se taire sans trahir la religion , et où sa conscience l'obligeait à soutenir les vérités de l'Évangile contre les blasphèmes des libertins, et contre les subtilités de ces philosophes qui entreinonnent de détruire
VIII AVANT-PROPOS.
par leurs raisonnements tout ce qu'ils ont appris de la nature et de la foi durant leur bas âge.
Il disait en ces compagnies-là des choses qui semblaient d'ordinaire assez bien dites pour avoir été dictées par le Saint-Esprit. La Providence, qui les lui inspirait, ne permit pas qu'il s'en oubliât.
Une des coutumes de cet homme sage au retour des conversations était d'écrire ce qu'on lui avait proposé , ce qu'il avait répondu , et ce qui s'était passé de plus remarquable durant les disputes.
Son espérance était que, quelque jour, il aurait le loisir de mettre ses écrits en ordre , et qu'il en ferait un présent au public et à la postérité. Quelques-uns de ses amis , qui héritèrent de ses papiers, et qui furent les témoins de ses pensées les plus secrètes , conçurent la même espérance; mais la mort , qui l'avait prévenu , les prévint eux-mêmes. Il ne fallait pas qu'elle fît ensevelir avec eux un si louable dessein. Cet ouvrage est un effort que j'ai fait pour l'en empêcher , et pour rendre à la France ce qu'ils lui avaient des- tiné par leur testament.
Je me suis donné les peines et les soins que l'affaire méritait; mais ce n'a pas été sans juger d'abord que le plus grand succès que je devais me proposer, c'était de ne pas m'éloigner de ses sentiments ; c'est beaucoup même , eu égard à la manière dont ces sortes de mémoires ont cou- tume d'être écrits.
Peut-être que quelques-uns m'attribueront ce que Sidonius disait en faveur d'un de ses amis , qu'il avait assez bien lu les minutes d'un homme savant et sage, puisqu'il avait très-bien deviné ce qu'il voulait dire. Tout ce que j'avance, c'est que s'il se trouve ici quelques fautes, on ne doit les attribuer qu'à ma plume.
AVANT-PROPOS. IX
Les lumières que j'ai reçues des personnes qui le connurent familièrement lorsqu'il fut éloi- gné de la cour, et qui apprirent durant leurs conversations une partie des choses arrivées dans les conférences , m'ont beaucoup aidé à ne pas m'égarer en des endroits où il y avait de l'obscurité.
Ce que je puis dire de mon travail, c'est que mes forces n'ont pas égalé mon zèle ni mes peines , mais que mes peines n'ont pas elles-mêmes ré- pondu aux obligations que j'avais et que j'aurai toujours à la mémoire de ce cher bienfaiteur. Je n'eus le bonheur de lui parler et de l'ap- procher qu'environ deux ans avant qu'il mourût. Il ne laissa pas en ce peu de temps d'avoir le loisir et la bonté de me faire des grâces que j'au- rais tort d'oublier avant et après ma mort.
Quelques considérations ne m'ayant pas pcimis de lui donner son propre nom , je lui ai donné celui d'Eugène. Ceux qui ont lu l'histoire de sa vie ne douteront pas que je ne l'aie fait pour me conformer aux sentiments du roi son maître. Au moins , si nous voulons renfermer dans un seul mot la louange ordinaire que Sa IMajesté lui don- nait , d'être l'homme le mieux né et du plus aimable naturel qu'elle eût jamais vu , nous n'en trouverons point de plus propre que ce mot d'Eugène, qui signifie en trois syllabes les mêmes choses que ce grand prince voulait exprimer par quatre paroles. Il semble qu'il porta ce nom dès le berceau; et ce fut très-sagement que le pané- gyriste qui fit l'éloge de ce théologien après sa mort, remarqua qu'il avait toujours paru sur son front un air qui attirait les yeux des autres, et qui était comme la couronne de l'empire que son Ame avait sur les cœurs par la modestie de son visnge et par la tranquillité de son esprit.
X AVANT- PROPOS.
Il est vrai que cet homme, né pour les gran- des actions , se trouva toujours au milieu d'une multitude de grandes affaires , et au milieu des bruits et des mouvements du monde , mais il n'y perdit point son repos. Les révolutions de la cour , et toutes les agitations du temps et de la fortune, n'eurent point la force de l'ébranler , ni de le retirer de son centre, ni de troubler ses dévotions.
Son âme était de la nature des étoiles qui vont répandre partout leurs influences , et qui suivent jour et nuit les courses du firmament sans jamais quitter leur place, et sans cesser d'être immobi- les. Je veux dire que le même amour qui l'atta- chait aux volontés de Dieu, et qui l'obligeait de les suivre au travers des persécutions et des au- tres peines d'une vie apostolique, l'attacîia cons- tamment à sa coutume de s'entretenir continuel- lement avec Dieu, et de goûter, durant les plus fâcheuses distractions de son emploi, les douceurs célestes de la vie solitaire et intérieure.
C'est là , dit Saint Augustin , le vrai miracle que Dieu opère dans les personnes qu'il a choi- sies pour les employer aux desseins de sa provi- dence , et pour confier à leurs soins les plus chers intérêts de l'État et de la Religion. L'esprit, dit- il , de ces grands hommes , semblable à celui de Dieu, entre dans les affaires du monde, et il leur donne le mouvement , mais ne s'agite pas avec elles ; il y descend sans y tomber et sans s'y répandre.
En un mot , ce théologien était dans la Cour ce qu'est une ombre sur le cadran d'un palais : re- gardée et considérée des princes et d'une infi- nité de personnes, mais uniquement attentive et occupée à suivre son soleil , et à se trouver à chaque heure à l'endroit qu'il lui marque par sa
AVANT- PROPOS. XI
lumière ; elle marche toujours , sans qu'il paraisse qu elle se remue. Cet homme de Dieu ne trou- vait pas le loisir de s'arrêter ni d'être oisif du- rant un moment ; il semblait néanmoins , par sa modestie, qu'il n'avait aucun soin , et qu'il jouis- sait d'un parfait repos.
J'ai changé les noms de la plupart des person- nes dont il est parlé dans les conférences dont j'écris l'histoire : il s'y dira des vérités qui peut- être ne plairaient pas aux héritiers de leurs pro» près noms.
LE
THEOLOGIEN
DANS LES COiNVERSATIOlNS. ENTRETIEN I.
DE l'existence DE DIEU.
La première de ces conférences fut tenue à la campagne chez un gentilhomme de très-haute qua- lité, et il s'y passa des choses que les témoins ont jugées dignes d'être remarquées avec un soin par- ticulier, et que la France , comme je crois , ne ju- gera pas indignes de paraître dans un plus grand jour, et d'être connues aujourd'hui.
Ce seigneur, qui n'était pas moins illustre par ses actions que par sa naissance , et qui mérita de porter le nom d'Auguste, retournait d'une pro- menade qu'il faisait d'ordinaire le matin durant les grands jours d'été , et entrait dans l'avenue de sa maison, lorsqu'il rencontra le théologien dont je parle, et que je suis ohligé d'appeler Eu-
Auguste le connaissaitdepuis peu, s'étant trouvé quelques jours auparavant dans une assemhlée de personnes savantes , où ce théologien défendit avec honneur les vérités de l'Église , et parla fiès- à propos sur toutes les questions qui y furent pro- posées. L'esprit , la sagesse et la modestie qu'il
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t ENTRETIEN I.
lit paraître en ses réponses , donnèrent a Augnste beaucoup d'estime pour lui , et après les autres civilités , l'obligèrent à lui demander son amitié , d'une manière et en des termes qui méritaient bien €€ qu'il demandait.
C'était pour reconnaître en quelque sorte tou- tes ces bontés d'Auguste qu'Eugène voulut l'as- surer chez lui de son obéissance et de son respect, et qu'il alla lui rendre visite. Auguste fut ravi de le revoir, et lui dit, en l'embrassant, tout ce que l'honnêteté et l'amitié ont coutume de faire dire en ces rencontres , mais il ne lui dit rien qu'il ne sentît dans le cœur. Les reparties d'Eugène ne furent pas moins civiles ni moins sincères : de sorte que, marchant ensemble, et s'entretenant de- puis l'entrée de l'avenue jusqu'à la maison , ils reconnurent avec plaisir que «l'amitié se lie aisé- ment entre deux personnes qui ont les mêmes in- clinations et le même esprit.
Cet enti'etien particulier, quoique assez long, dura moins qu'ils n'espéraient. Dès qu'ils arri- •vèrent , ils furent avertis qu'on allait servir. Sur quoi Auguste, ayant pris la main d'Eugène pour le conduire : Vous ne vous repentirez pas, lui dit- il , de m'êlre venu voir : il y a ici une compagnie qui vaut bien la peine que vous avez prise. C'est vous que je cherche, repartit Eugène ; et pourvu que vous ayez la bonté de me souffrir, je n'aurai pas sujet de me plaindre ni de désirer autre cho- se. Ils en étaient encore l'un et l'autre sur le com- pliment , lorsqu'ils entrèrent dans la salle où la compagnie les attendait.
Outre la dame et la fille de la maison, et Jeux autres dames delà première qualité , il s'y trouva ce qu'il y avait de gentilshommes de marque dans le voisinage. Le plus considérable était Léonce, ne- veu d'Auguste , jeune seigneur fort estimé pour
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son esprit, savant même , et digne de la re'putation qu'il eut presque dès le bas âge, d'aimer les livres et de bien dire ce qu'il avait lu. Il s'y trouva aussi un certain personnage nommé Tiburce, qui n'é- tait pas de condition ni de mérite à se trouver là î c'était un homme de basse naissance et libertin de profession, qui avait fait sa fortune en des aca- démies secrètes et à la cour , par une nouvelle philosophie , que quelques riches courtisans pré- férèrent à tout ce qu'ils savaient, et qu'ils ache- tèrent aux prix qu'il voulut. L'amitié que Léonce avait contractée malheureusement avec lui , faisait qu'Auguste le souffrait quelquefois en sa maison, en sa présence, et qu'il dissimulait la peine qu'il sentait à le voir et à l'entendre parler.
Après le repas, toute cette compagnie passa de la salle dans le jardin , et a6n de jouir plus dou- cement du plaisir que les entretiens d'une si belle assemblée faisaient espérer, elle alla s'asseoir au milieu du bois , en une place où l'on trouvait la fraîcheur et l'ombre , et tout ce qui peut rendre une solitude délicieuse et commode au temps des chaleurs. Ce fut là que tant de nobles personnes s'arrêtèrent pour y passer quelques heures , en attendant que le soleil leur permît d'aller cher- cher plus loin d'autres divertissements.
Le jour d'auparavant, la plupart de cette même compagnie s'étalent assemblés au même endroit , et il y avait eu du bruit au sujet de quelques pa- roles qui y furent dites et soutenues indiscrète- ment. Auguste, selon sa coutume de présenter des occasions de parler à ceux qui parlaient bien , avait proposé ce jour -là une question qui enga- gea ces Messieurs à discourir.
La question était celle qu'on agite aujourd'hui en plusieurs écoles, si les bêtes ont quelque sorte de raisonnement , ou s'il n'y a que le seul instinct
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4 ENTRETIEN I.
qui les gouverne , et en quoi consiste précisément la spiritualité de notre âme, et sa différence prin- cipale d'avec les âmes corruptibles et matérielles. Les uns et les autres dirent ce qu'ils pensèrent là- dessus , et rapportèrent quantité de remarques curieuses , tirées de l'histoire de la nature et des livres des physiciens anciens et modernes.
Ces gentilshommes savaient assez de choses pour des courtisans de leur âge , et il est vrai qu'ils parlaient bien, mais non pas toujours. Leurs paro- les s'accardaient souvent avec leur cœur, où il y avait peu de religion. Quelques-uns d'entre eux, durant la dispute , n'eurent pas la discrétion de ca- cher leurs pensées et leurs impiétés secrètes : ils avancèrent des paroles dont le sens était que les âmes des hommes et celles des bêtes sont de même espèce et de même rang dans l'ordre de la nature, et quoiqu'ils tâchassent de déguiser ce qu'ils di- saient, la crainte et le respect n'empêchèrent pas leur témérité de le dire clairement, et d'offenser Auguste et les plus sages de la compagnie.
Les dames s'en plaignirent hautement. Susanne, femme d'Auguste , en fut d'autant plus touchée que Léonce était de leur nombre, et qu'il en était par une mauvaise habitude qui s'était formée dans son esprit d'avoir à chaque rencontre des doutes à proposer contre les vérités les plus saintes.
Cette sage et dévote dame, qui, le lendemain, sentait encore son déplaisir sur le cœur, vint à la seconde conférence dont nous allons parler, avec dessein de se satisfaire, et avec l'espérance qu'elle en trouverait le moyen et l'occasion. Elle ne les chercha pas longtemps. Voici ce qui lui donna la pensée de s'adresser et de [se fier au théologien nouvellement arrivé, qui lui sembla n'être venu que pour l'aider en son dessein inspiré de Dieu.
Le hasard ayant voulu que la conversation com-
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mençât par un discours de chasse et de vénerie, et qu'en racontant quelques histoires de la ruse des oiseaux, on prononçât deux ou trois fois le mot d^instinct , un de ces gentilshommes, nommé Sylvère, s'avisa de demander à Eugène ce que c'est que l'instinct des bêtes. Son intention était que ce théologien , en suivant la voie des philosophes chrétiens, et raisonnant selon les principes de la religion , s'embarrassât et se perdît dans des la- byrinthes, et que, durant ses égarements, il don- nât à la compagnie sujet de penser qu'ils avaient bien fait, dans la dispute précédente, de se détour- ner du chemin commun et de former une nou- velle philosophie.
Eugène , sans examiner et sans pénétrer son dessein, fit ce que voulut la civilité , et répondit à la question en peu de paroles, et modestement.
Sa proposition fut que Tinstinct des animaux est du nombre de ces sortes de merveilles qui sont claires et manifestes à notre esprit, mais que nous lie pouvons exprimer par nos paroles, et que nous appelons ineffables. Il me semble, ajouta-t-il , que nous ne pouvons le mieux définir que par le mot qui est aujourd'hui fort ordinaire en de sem- IJables occasions, en disant que c'est ufi Je ne sais (jitoi, une je ne sais quelle lumière spirituelle, ou (juelle particule de sagesse et de raison qui est en- fermée dans une âme matérielle et brutale, et qui fait au dedans des bétes ce que l'homme fait au dehors et visiblement envers elles.
Sylvère , saus se donner le loisir de considérer ni peut-être d'écouter le dernier mot de celte ré- ponse, reprit brusquement la parole:
Oui,dil-il; mais, s'il y a de la sagesse et de la spi- ritualité dans les actions des bêtes aussi bien ijuc (îans les aclions des hommes, ne jugez-vous pus qu'il est difficile de comprendre ce qu'on nous
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oblige de croire , qu'il se trouve une différence extrême entre nos âmes et les leurs , que les leurs sont mortelles et matérielles, formées de terre et de boue ^ les nôtres divines et incorruptibles.
Non , Monsieur, répondit Eugène , je n'ai point de peine à croire ni à concevoir qu'un cheval n'est point sage et qu'il n'a point de raison , quoiqu'il marche dans le droit chemin et qu'il soit conduit sagement par un cocher. Vous sortez de la ques- tion , répliqua le gentilhomme. Vous ne m avez pas entendu , reprit Eugène. Obligez-moi d'en- tendre les deux ou trois paroles que j'ajoute, et qui vous expliqueront ma pensée.
La compagnie écouta curieusement ce qui suit , et Eugène le prononça dignement, et avec autant de force que de grâce et de modestie:
Vous saurez, s'il vous plaît, dit-il à ce même gentilhomme, que la nature a donné aux animaux privés de raison , deux maîtres , ou deux direc- teurs : l'homme et l'instinct. L'un et l'autre les dirigent , et les font aller où il faut qu'ils aillent, mais il y a quelque différence en leur méthode de diriger. L'homme, en conduisant les bêtes , est hors d'elles et auprès d'elles , et toutes les ac- tions de sa conduite sont extérieures, et visibles aux yeux. L'instinct est au milieu d'elles, caché dans leur imagination et dans leurs organes, et là, il agit secrètement et sans être vu. C'est un guide intérieur qui les mène, qui les pousse, qui les ar- rête, qui les détourne, qui leur inspire des façons de se défendre, et des façons de travailler inimi- tables à l'esprit humain , et tout cela , par la bonté de la Providence, qui, connaissant que ces pauvres brutes, dans une infinité de rencon- tres , ne pourraient pas être nourries , ni logées , ni conservées, sans un secours étranger et sans un soin miraculeux , a voulu faire ce miracle , et
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allumer dans leur imagination aveugle quoique rayon d'intelligence qui les éclairât durant les dangers, et leur montrât les voies et les moyens d'en sortir.
Mais la merveille la plus digne de réflexion est que cet inslinct qui se trouve dans l'animal n'est pas quelque chose de l'animal, et quoiqu'il lui donne la force et le mouvement , qu'il n'est point son âme et qu'il ne lui donne point la vie. 11 lui fait faire des actions de raison sans le rendre sage ni raisonnable, et sans lui donner la connaissance de ce qu'il fait ; il l'aide à travailler , mais il ne l'instruit pas ; il le conduit aux endroits où il doit aller , mais il le laisse toujours aveugle ; il lui fait observer dans un ouvrage tous les préceptes de l'art et toutes les règles de la science , mais il le laisse toujours ignorant : en un mot, il ne change point sa nature de bête , et il ne lui ôte point sa différence d'avec l'homme, quoiqu'il le fasse a^ir d une manière qui n appartient qu a 1 homme.
Non, Messieurs , l'intelligence des brutes n'est point à elles; elle ne les ennoblit point en les gou- vernant ; et tout ainsi qu'un cavalier qui fait que son cheval aille droit où il faut aller ^ et que, du- rant uu voyage de cent lieues, il ne sorte jamais du vrai chemin , ne fait pas que son cheval ait de l'esprit ni qu'il soit comparable à son serviteur, quoique celui-ci peut-être se soit égaré souvent, de même l'instinct qui pousse le lièvre à sauter et à marcher en l'air autant qu'il peut lorsque les chiens le poursuivent, et qui , durant la chasse, inspire aux loups et aux renards des subtilités ei des ruses si admirables, ne fait pas que ces bêtes- là vaillent mieux qu'un villageois qui se laisse prendre par ses ennemis faute d'invention et d'a- dresse , et n'empêche point que ce ne soit une folie de comparer leur âme matérielle à la
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sienne, ou de soupçonner qu'il y ait de légalité.
Sur quoi vous remarquerez , s'il vous plaît, qu'en tous les genres et en toutes les espèces des créatures d'ici-bas, nous en voyons plusieurs pous- sées par des mouvements qui surpassent leur na- ture , et qui ne conviennent qu'à un être de plus haut rang et de plus noble condition , sans toute- fois que ces mouvements surnaturels et honorables relèvent la bassesse de leur naissance, et qu'ils changent rien en leurs propriétés essentielles.
Il y a des pierres et des métaux , comme l'ai- mant et le fer, qui font des actions propres à la vie, et qui se remuent d'eux-mêmes sans être poussés par une cause étrangère , ni emportés par leur pe- santeur ou parleur légèreté. Il ya des plantes, comme les palmiers , qui font des actions anima- les, et qui semblent avoir un cœur et des passions, et rechercher, en s'embrassant mutuellement, les douceurs et les plaisirs d'une véritable amitié. Il y a des bêtes qui font des actions d'homme, jus- qu'à bâtir leurs maisons selon les règles de l'ar- chitecture, comme les castors, et jusqu'à établir parmi elles des républiques et des magistrats, comme les abeilles. Enfin il y a des hommes qui font des actions de Dieu , comme les prophètes qui prédisent les choses du temps à venir, ou qui ressuscitent les morts, ou qui exercent les actes divins d'un pur amour, actions surnaturelles dont le principe s'appelle grâce dans les hommes , ins- tinct dans les bêtes, sympathie dans les plantes, vertu secrète dans les métaux , partout , qualité occulte , ou , comme j'ai dit , un je ne sais quoi qui n'a point de nom.
Mais ce je ne sais quoi ajouté à la nature d'un chacun , en lui donnant de plus nobles mouve- ments que les siens , ne change point cette nature ; vt quoi qu'en pensent les ignorants , quand ils
ENTRETIEN I. Q
voient ces miracles, il ne fait pas que l'homme soit Dieu, que la bète soit raisonnable, que la plante soit sensible ni que la pierre soit vivante. Quelques philosophes l'ont voulu dire , mais on s'est moqué d'eux; il n'y a point eu d'école qui ne lésait traités d'extravagants ; et s'il y a de l'extra- vagance àcroire qu'une herbe qui remue et qui s'en- fuit lorsque le mouton approche , est du nombre des bctes, et qu'elle a une imagination craintive, il y en a bien davantage à s'imaginer qu'une fourmi, qui se pourvoit durant l'été , est du nombre des hommes et qu'elle a de la raison. Mais la folie serait extrême, si quelqu'un voulait soutenir que Dieu n'est pas éternel, ni incréé non plus que nous, parce que nous lui sommes semblables en quelque chose, et que nous faisons des miracles comme lui; ou bien de soutenir que nous autres hommes , nous ne sommes pas plus hommes que les betes, et parce que les singes font des singeries semblables à nos actions, que nous avons tort de nous préfé- rera ces brutes ingénieuses. C'était une brute plu- tôt qu'un philosophe, celui qui avança autrefois dans ses thèses que nos avantages prétendus au- dessus des éléphants et des aigles, étaient des son- ges de notre orgueil ; que ces nobles animaux va- laient du moins autant que nous; que, sous des fi- gures différentes , ils avaient des âmes de même condition , et que notre raison divine et notre im- mortalité future n'étaient que des fables.
Ce peu de discours ne fut autre chose qu'une réponse précise à ce que Sylvère avait demandé. Eugène croyait que ce gentilhomme irait plus loin, et qu'il voudrait savoir si cette particule de sa- gesse et de spiritualité enfermée dans l'imagina- tion des hèles, est un accident ou une substance; si elle est l'instrument ou le principe de leurs ac- tions ingénieuses, et il espérait que, par ccsques-
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lions, ils entreraient dans des difficultés et dans des ténèbres où les lumières de la philosophie chrétienne auraient plus de force et éclateraient davantage. Mais le gentilhomme ne répliqua rien, et sembla consentir aux propositions d'Eugène. Les autres se turent aussi. Je ne sais si ce fut le respect ou la crainte qui les fit taire ; il y a de l'apparence qu'ils n'eurent pas le temps de rien dire, parce que Susanne fut extrêmement prompte à les prévenir , et à prendre la parole dès qu'Eu- gène eut achevé de parler.
Cette dame, ravie des choses qu'elle venait d'en- tendre, et persuadée qu'elle avait trouvé ce qu'elle cherchait , prit hardiment l'occasion , et vint à son point sans plus différer. Par une sainte malice, elle engagea Léonce à déclarer lui-même ses pen- sées à ce théolegien si habile , et à lui découvrir ses plaies, qui avaient besoin d'une aussi savante main que celle-ci. Monsieur , dit-elle en s'adres- sant à Eugène et en lui montrant Léonce , vous parlez si bien que je puis espérer de votre bonté que vous voudrez bien prendre la peine de con- vertir ce jeune gentilhomme que voilà , qui témoi- gnait hier beaucoup de difficulté à croire que no-^ tre âme soit immortelle , et même, dernièrement encore, à croire qu'il y ait un Dieu.
Madame , repartit Léonce, m'accuser devant une si grande compagnie , c'est me commander de^ me défendre. Pour vous obéir, je dirai que je n'a« jamais été si hors de moi, ni si perdu de jugement et de conscience que de douter que le monde ait été fait par un Créateur, et qu'il soit gouverné par ses soins et par sa sagesse. Ce que j'avançais der- nièrement , c'est qu'il y a trois ou quatre choses fort nécessaires aux hommes et fort importantes pour leur bien public, qu'on cherche depuis long- temps , et qu'il semble qu'on ne trouvera jamais,
ENTRETIEN I. II
comme la pierre philosophale, le mouvement per- pétuel , la démonstration de l'existence et de la vérité de Dieu; et j'ajoutai, principalement tou- chant la dernière, qu'il y a longtemps que je cher- che celui qui me la découvrira, et qui sera plus heureux que tant d'autres, dont les entretiens et les écrits n'ont pas beaucoup contenté les philo- sophes éclairés. Si Monsieur, que vous avez prié de me convertir , avait quelque nouvelle lumière là-dessus et quelque secret digne d'être su , je l'apprendrais volontiers , et je me ferais honneur de lui en être obligé.
Eugène, touché d'une juste colère de voir qu'il y eût des hommes qui osassent demander si nous sommes les créatures d'un Dieu , voulut que le gentilhomme s'en fâchât aussi , et que, sous un nom supposé, il se condamnât lui-même, et qu'il connût combien sa question était imprudente et déraisonnable. Il témoigna qu'il ne comprenait pas bien ce que Léonce désirait de lui.
Je désire , dit-il, entendre quelque raison qui prouve et qui convainque démonstrativement qu'il y a un Dieu.
Oui, Monsieur, très-volontiers, repartit Eugè- ne , et en un mot, pourvu que vous m'accor- diez auparavant une autre grâce. On a parlé à table des belles actions de votre père et do la noblesse ancienne de votre illustre maison : obligez-moi de me dire ce que vous répondriez à un philosophe qui entreprendrait maintenant de raisonner et de disputer avec vous sur ce qu'on a dit, et qui voudrait que, par des preuves éviden- tes et incontestables, vous lui fissiez voir que ft ti IMonsieur votre père était gentilhomme et hom- me d'honneur.
Léonce se laissa prévenir par la colère; sa re- partie fut prompte et ferme : Je répondrais, dit-il,
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qu'il n*est pas besoin de le prouver , qu'il n'y a que les fous qui en doutent.
Monsieur, reprit aussitôt Eugène, vous me don- nez ma réponse : voilà justement ce que je puis et tout ce que je dois vous dire sur la question que vous m'avez proposée.
Ce gentilhomme , qui était prêt à parler de la subordination des mouvements de la nature, et qui s'était formé lui-même sa méthode pour sur- prendre les théologiens, et pour les conduire en des labyrinthes d'où il s'imaginait qu'ils ne pou- vaient pas sortir, se voyant mis hors de son che- min, et comme inopinément égaré, n'eut point d'autre repartie que de demander où il était, et de dire : Comment, Monsieur ?
Yous ne voulez pas, poursuivit Eugène, qu'on raisonne sur la noblesse d'un homme mortel, ni qu'on vous demande des preuves de sa vertu , parce qu'elle vous paraît indubitable, et parce qu'on ne peut discourir ni disputer là-dessus sans vous offenser , cependant vous voulez qu'on rai- sonne et qu'on forme des questions et des dou- tes sur les grandeurs et sur l'éternité d'un Dieu , et vous ne craignez pas l'affront que vous et nioi^ et tous ceux de la compagnie devons recevoir d'entendre ce raisonnement et cette dispute? Nous sommes à Dieu plus qu'à notre père: nous avons dans notre personne beaucoup plus de ses bien- faits, et plus de sa substance et de sa vie que de celle d'aucun bienfaiteur ni d'aucun parent. Il est nôtre plus que nous-mêmes; chaque respiration de nôtre cœur, chaque mouvement de nos yeux est un chef-d'œuvre de sa sagesse et de sa puis- sance infinie , et vous voulez qu'au lieu de penser à notre devoir de l'adorer et de l'aimer éternelle- ment, nous examinions s'il est digne d'être aimé et d'être adoré? que nous doutions même s'il est
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au monde, ou s'il y peut être , et s'il est autre chose qu'une idole formée des songes de l'esprit humain ? Quelle ingratitude et quel scandale ! A quoi pensez-vous, Monsieur, à quoi pensent vos philosophes et vos maîtres ? Est-ce moi seule- ment, ou ces dames dévotes et modestes, n'est- ce pas vous-même qui devez être honteux de ces entretiens, qui devez vous fâcher contre vous, et tremhler d'horreur , en formant ou en écoutant ces sortes de questions et de curiosités impies ? N'est-ce pas ie ciel et le soleil qui en doivent rou- gir? Quiconque demande qu'on lui prouve la vé- rité du Créateur, offense et outrage toutes les créatures.
Léonce, qui, tandis qu'Eugène parlait, eut le temps de se reconnaître un peu, répondit avec assez de réflexion et d'adresse : Tellement donc, ]\Io!isIeur, que vous dites que c'est offenser et faire rougir un homme savant que de le prier d'entretenir les compagnies des grandeurs de la Divinité, et d'enseigner quelles sont les preuves et les démonstrations de son éternelle existence. Je rougis, répliqua Eugène, et je refuse de parler, non point parce que je n'ai rien à répondre, mais parce qu'on m'interroge. Ma honte et mes plain- tes, aussi hien que les vôtres, ne viennent pas de ce que la noblesse de mon père et la vérité de mon Dieu sont douteuses, mais de ce que l'on en doute, et de ce que, durant nos conversations, il se trouve parmi nous des personnes assez inconsidérées et assez hardies pour en demander des preuves. Ce sont là, selon vos paroles, des questions de gens sans honneur, à qui les hommes de votre courage n'ont coutume de répondre que par l'é- pée, et ceux de ma profession que par le silence.
Mais, rej)rit Léonce, tant d'excellents person- nages qui ont dit et qui ont écrit des merveilles
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là-dessus , écrivaient-ils pour des gens de cette sorte? Ces savants théologiens ont eu d'autres pensées que vous, et eux-mêmes ont reconnu que c'était la marque d'un esprit bien fait, de former sagement des difficultés sur l'existence de Dieu , puisqu'ils n'ont jamais fait de plus grands efforts ni produit de plus beaux ouvrages que pour y ré- pondre.
Leurs efforts, répliqua Eugène, et leurs entre- prises n'ont pas été de convaincre les athées et de leur persuader que Dieu est , mais de persuader au reste des hommes que les athées sont des fous moins raisonnables que les bêtes, et que les phi- losophes chrétiens qui veulent disputer contre ces fous-là, et qui entreprennent de les convertir par (les arguments, ne sont pas plus sages qu'eux du- rant la dispute.
Nous nous écartons, repartit le gentilhomme. Je ne vous demande pas que vous disputiez con- tre un athée, mais que vous instruisiez un catho- lique. Je suis chrétien , et je crois ce que je suis obligé de croire. Je confesse , et je sais certaine- ment qu'il y a un Dieu , mais je le puis mieux sa- jiioir, et c'est pour le mieux apprendre et pour être incapable d'en douter jamais que je vous in- terroge, et que je vous demande quelles sont les raisons qui appuient cette vérité.
Je ne sais si Léonce conçut bien ce que lui ré- pondit Eugène , et ce qu'Auguste et les autres écoutèrent avec attention et avec plaisir. Puisque vous savez, dit-il, que Dieu est, ne vous en ou- bliez pas. Le vrai moyen d'oublier et d'ignorer ce que nous savons naturellement et ce que le Créa- teur a imprimé dans nos âmes, est de le vouloir apprendre philosophiquement, et de l'examiner par des réflexions indiscrètes: Patrice, notre nou- veau physicien, savaitautrefois, avant qu'il étudiât, ce que la nature et l'expérience enseignent aux
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hommes, et ce que savent les eiifauts dans le ber- ceau, que le soleil est lumineux. Il voulut l'ap- prendre par l'ëtude et par la philosophie : ce qu'il apprit , et ce qu'il tâcha de persuader partout fut qu'il n'y a point de lumière dans le soleil.
Ce que chacun sait de la vertu, qu'elle est loua- ble et digne de récompense, le nouveau disciple de Métrodore le sut d'abord comme les autres, et crut, durant plusieurs années, ce que la nature lui en avait enseigné durant son bas âge. Il voulut le mieux savoir par les raisonnements de son esprit curieux , et découvrir quelque chose de singulier et d'inconnu. Ce qu'il découvrit fut le chemin d'une mort honteuse sur un bûcher, où il courut, et où il arriva bientôt par la conduite de sa phi- losophie. On le condamna pour avoir, entreautres choses, enseigné que la vertu était digne de châti- ment, qu'elle était l'ennemie de l'homme et qu'il fallait la bannir du monde.
Protagoras était sage durant sa jeunesse: il con- naissait et adorait un Créateur. Lorsqu'il fut un grand philosophe, et qu'il voulut connaître par raisons la vérité de sa religion et de sa doctrine, il apprit à oublier ce qu'il savait depuis quarante ans ; les raisons qu'il trouva ne lui servirent qu'à enseigner publiquement et scandaleusement qu'il n'y avait point de Dieu. Vous êtes sage aujourd'hui, poursuivit-il en regardant Léonce , vous savez certainement que Dieu est. Contentez- vous de cette certitude que la nature et la foi vous ont donnée , car si vous voulez le mieux connaî- tre par des spéculations et des convictions tirées de votre fausse logique , demain vous ne le sau- rez plus.
L'ardeur que Léonce avait de disputer lui fit avancer une proposition indiscrète et messéante. Lui, qui venait de s'appeler catholique, n'eut point
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de honte de prendre le nom d'aposlat et de se mettre à la place d'un athée. Mais si d'aventure, dit-il, et par malheur, je suis du nombre de ceux qui ont oublié cette science, et si je doute main- tenant que j'aie un Créateur et un Maître du ciel^ ■voulez-vous que je continue d'en douter, et m'é- pargnez-vous trois ou quatre paroles qui me fe- ront connaître mon erreur et remédieront à mon infidélité ?
Cent paroles, repartit Eugène, et je puis dire, cent volumes de paroles et de preuves philoso- phiques, ne pourraient pas y remédier.
Ce qu'il ajouta pour rendre raison de sa répon- se , mériterait d'avoir été prononcé d'une voix assez haute pour être entendu de tous les athées.
Vous demandez, dit-il à ce jeune courtisan, que je' vous fasse ressouvenir de ce que vous sa- viez autrefois, qu'il y a un Dieu; et moi je vous réponds que l'on ne s'en souvient pas de la même manière qu'on l'a su d'abord. Car, remarquez, je vous prie , que savoir que Dieu est , c'est une science bien différente des autres , et qu'elle a des lois bien particulières.
On ne la peut pas apprendre par le travail, ni par l'étude , ni par l'instruction des maîtres : il faut que ce soit la nature qui la donne et qui l'ins- pire aux enfants. On ne peut pas s'en oublier ni la perdre par les fautes de la mémoire ou par aucun autre malheur , il faut que ce soit l'orgueil et le péché qui la détruisent. Enfin elle ne peut pas se rétablir par le raisonnement ni parla force de l'esprit, il faut que ce soit la grâce qui la rende et l'humihté qui la mérite. Vous avez perdu cette science ; vous me priez de vous enseigner un moyen qui la fasse renaître en votre cœur : je vous ré- ponds : Soyez humble, et connaissez ce que vous êtes. Regardez votre ombre^ vous saurez qu'il y
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a un soleil : regardez votre néant , vous saurez qu'il y a un Dieu.
Léonce, et les autres gentilshommes qui vou- laient attirer Eugène à la dispute , et qui atten- daient impatiemment qu'il y eût combat, afin d'en être , et de prendre part au plaisir et à l'hon- neur d'avoir désarmé ce redoutable théologien, à la vue d'un si grand monde , répondirent d'une voix commune que c'était pour faire naître dans leur âme cette humilité merveilleuse qu'ils dési- raient apprendre de lui quels sont les arguments qui soutiennent la doctrine de l'éternité de Dieu. Et certes, ajouta Léonce, vous ne devez pas refu- ser ce que vous pouvez aisément nous accorder, et ce que nous avons quelque droit d'attendre de votre civilité; toute la grâce que nous demandons, c'est que vous nous montriez, de la manière que l'ont fait les sages philosophes de chaque siècle, que ceux qui veulent disputer contre cette pre- mière thèse de la théologie , sont des insensés. Dites ce qu'ils ont dit quand ils parlaient aux im- pies et aux incrédules.
Eugène voyait les desseins et les espérances de ces jeunes hommes : il ne craignait pas leurs for- ces, et il ne voulait pas employer les siennes. Son intention était de guérir leur mal; mais il jugeait qu'au lieu d'y remédier, ce serait le faire croître que de leur proposer des arguments , et de leur présenter l'occasion qu'ils cherchaient de disputer. Cet homme sage savait par expérience que la mé- thode des athées , lorsqu'ils disputent dans les compagnies, consiste à disputer en désordre, et à n'y observer aucune règle , leur maxime étant que, durant le bruit et la confusion des voix, les dames et les courtisans, témoins et juges de ces combats tumultueux, ne manquent point déjuger que celui qui crie le plus haut et qui paraît le
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plus insolent et le plus hardi, est le vainqueur, et qu'il défend la meilleure cause.
L'industrie d'Eugène fut de venir à bout que Léonce et ceux de sa suite n'eussent aucun moyen de se battre avec lui, mais qu'ils se trouvassent toujours engagés à l'interroger, et engagés par leur curiosité à écouter attentivement et paisible- ment ce qu'il jugerait à propos de leur dire. Son espérance était qu'avec ses paroles, la grâce et la vérité, sans qu'ils y prissent garde, entreraient se- crètement dans leur esprit, et que, pour lors , le combat où ils aspiraient se passerait dans leurs personnes, que ce serait leur propre conscience qui disputerait contre eux-mêmes , et qui réfute- rait toutes les pensées et tous les blasphèmes de leur athéisme.
Il répondit donc enfin , et leur dit en souriant: Puisque vous le voulez et puisqu'il le faut , je fe- rai ce qu'ont fait ces sages docteurs de l'antiquité ; je me servirai de leur argument et je garderai leur maxime. Leur argument principal, quand ils ont voulu convaincre les infidèles , a toujours été de leur montrer le firmament et les astres, et les autres parties de cet univers. Je vous les montre, Messieurs, et je vous dis : Regardez.
Eugène s'étant arrêté après avoir prononcé ces deux paroles, Léonce l'avertit de continuer, et de rapporter les raisons et les preuves que les an- ciens avaient formées là-dessus.
Quand j'ai dit: Regardez, repartit Eugène, j'ai dit tout ce que je dois dire , car la maxime de ces premiers sages, et l'avis qu'ils m'ont donné , est que, apporter des raisons à ceux qui, après avoir regardé le monde, ne savent pas encore qu'ils ont un Dieu, c'est apporter des flambeaux pour mon- trer le soleil à ceux qui ne le voient pas en plein midi. Ces flambeaux sont allumés, et répandent
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beaucoup de lumière; mais si le soleil n'a pas as- sez de clarté pour se faire voir, tous les flambeaux du monde ne le rendront pas plus visible et ne contenteront pas les aveugles.
Voit-on Dieu là haut comme on voit le soleil , repartit Léonce ? Non, dit Eugène, mais l'on voit que Dieu est.
A ce mot , le gentilhomme ouvrant les yeux commepour regarder où il était, et pour découvrir ce qu'il y avait de mystérieux dans cette réponse imprévue, Eugène lui expliqua clairement et élo- quemment sa pensée : Lorsque je vois votre visa- ge, dit-il, je ne vois pas votre âme, mais je vois manifestement que vous avez une âme et que vous vivez ; et si la pensée me venait de soutenir qu'il n'y a point d'âme dans votre corps, et qu'à l'heure qu'il est, vous êtes mort, ce serait bien mal procéder que de raisonner davantage avec moi, et par de doctes discours tirés de la sagesse et de l'ordre de vos actions , me vouloir démonstrali- vement convaincre que vous êtes en vie, et que tout cela ne peut venir que d'une âme. Car bien que la conclusion soit manifeste, néanmoins, il n'est pas si clair que votre âme est le principe né- cessaire de ces actions qu'il est clairet visible sur votre front et dans vos yeux que vous avez une âme. Il sort de votre face un air de vie , comme une lumière animée, qui est la plus éclatante et la première démonstration de la présence de votre esprit. C'est, dis-je , votre visage qu'il me faut montrer sans me dire aucun autre mot, sinon : Re- gardez et considérez. Car, si en le regardant, je continue de nier, et si je demande d'autres preu- ves pour être convaincu que vous vivez, on doit me les refuser ; mes amis me les refuseront, com- me à un aveugle ou à un homme insensé ; les plus sages me laisseront dire sans me rien répon-
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dre , et leur silence ne sera pas leur confusion : il sera la mienne, et déclarera que je suis incapable d'apprendre, et que je ne mérite pas seulement que l'on me parle.
Ainsi, Messieurs, l'esprit de Dieu, présent et vivant dans ce grand monde , y transpire un air de sa vie, et répand sur ce vaste assemblage de créatures un certain lustre et je ne sais quelle lueur d'une gloire immatérielle et incréée, qui est la démonstration de son existence , et l'argu- ment de sa vérité visible et intelligible à tous les peuples : Vapor virtutis Dei, et emanatio clari- tatîs. Je ne parle point de cette clarté répandue devant la création dans le néant, et inventée par Grégoire Palamas. Je dis avec Saint Fulgence qu'il sort de Dieu une clarté sensible, et comme une émanation ou une impression de lui-même marquée sur les créatures, et que tous les ouvra- ges formés par ses mains portent le caractère de sa méthode ; que c'est par là qu'on le connaît et qu'on le distingue. Ma pensée est que comme les illustres peintres n'écrivent pas leurs noms sur leurs tableaux, et que néanmoins, dès qu'une pein- ture du Raphaël ou du Basan paraît au jour, on les voit aussitôt eux-mêmes là dedans et qu'on les nomme, parce qu'avec leur ouvrage, il sort de leurs doigts et de leurs pinceaux un air ou une ombre qui porte tous les traits de leurs personnes, de même ce grand peintre de la nature n'a pas besoin d'écrire sur le firmament: Cest Dieu qui Fa fait. Le firmament a dans ses couleurs un éclat, ou un je ne sais quoi qui sort de l'esprit de son auteur , qui le rend visible et aimable , et oblige tous les spectateurs à l'aimer et à l'adorer. Simu- lacnini cjus et divinissima lux nota , "visihilisque et animo et ocuUs.
Cet éclat, comme j'ai dit, paraît aux yeux de
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tous les mortels ; et c'est ce qu'il faut qu'on me montre et ce qu'il faut que je regarde , quand je veux nier ou douter qu'il y a un Dieu. Non , Messieurs , on ne doit pas alors disputer ni rai- sonner avec moi sur la subordination des mou- vements, ni par l'impossibilité d'une suite infinie entre les choses changeantes et changées, me faire voir qu'il faut qu'il y ait un premier moteur et un principe éternel. Car bien que le mouvement général de la nature démontre la vérité d'un être surnaturel et infiniment immuable, lé mou- vement commencé du monde, la vérité d'un Ciéa- teur plus ancien que les temps, le mouvement cir- culaire des cieux et des astres, la vérité d'un maî- tre qui les gouverne et qui les assujettit aux lois de sa providence , néanmoins , toute cette philoso- phie et toutes ces nécessités de conclusions ne sont pas si claires ni si démonstratives qu'il est clair, par la vue du monde, que Dieu est. On me doit dire : Levez les yeux, contemplez le ciel, re- gardez les astres, et si en les regardant, je veux persévérer dans mon athéisme, et continuer à de- mander des arguments et des preuves, il n'y aura que les moins sages qui m'en donneront: les plus habiles théologiens devront se taire, et leur silence seia ma condamnation et ma honte.
Voilà, repartit Léonce en riant, une étrange dé- monstration pour faire connaître ce qui est infi- niment invisible, de dire qu'il faut seulement ou- vrir les yeux et qu'on le verra. Nous les ouvrons , mais que voyons-nous? Où est cette ombre de Dieu, où est cette lueur de Divinité répandue par- tout? Que voulez-vous dire et à quoi pensez-vous, de renvoyer des athées, qui sont gens d'esprit, à de belles apparences, et de leur donner cela pour un argument démonstratif et pour une preuve admirable? Les athées regardent, et il ne voient
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rien. Comment verraient-ils , repartit Eugène , puisqu'à l'endroit où il est écrit que les grandeurs de Dieu se voyant manifestement en ses ouvrages, le Prophète ajoute : P^ir insipiens non cogncscef, et stultus non intellîget hœc ?
La sagesse divine, qui voulut qu'Eugène expli- quât clairement cette réponse de David , et qu'il réfutât avec autorité le blasphème de ce jeune courtisan , lui dicta trois ou quatre paroles bien remarquables :
Il arrive aux athées , dit-il, quand ils considè- rent le ciel et les astres, ce qui arrive aux arti- sans ou aux ignorants d'une ville quand ils con- sidèrent un tableau précieux exposé publique- ment et découvert à la vue du peuple. Ces igno- rants regardent le tableau , et en regardent cha- que partie. Tout ce qu'il y a de délicatesse et de beaux traits en cette peinture est dans leurs yeux aussi véritablement que dans les yeux d'un habile homme, mais il n'est pas dans leur esprit. Ils n y connaissent rien, et ce n'est pas leurs corps, c'est leur âme qui est aveugle et qui ne voit pas. L'a- vantage de l'habile homme sur eux est qu'en voyant ces beaux traits , il les remarque , et que, par ses réflexions, il connaît et il pénètre ce que les autres voient sans discernement et sans réflexion.
Ainsi, lorsqu'un sage philosophe contemple le soleil et les étoiles, et que, dans ces lumières in- corruptibles , il voit des vestiges ou des ombres de la beauté du Créateur, il ne voit rien que les libertins et les superbes ne voient clairement, et qu'ils ne regardent aussi bien que lui. Mais c'est peu de regarder : les aigles le font. L'important est de remarquer , et c'est ce que ne font pas les iuîpies , non plus que les bêtes. Ces ombres de Dieu, et les autres merveilles de l'univers, qui en- .
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ENTRETIEN I. ^"^
trent dans les sens extérieurs des iticrédiiî?^"^^ vont pas plus avant : leur âme brutale et i^noraifu n'y connaît rien ; ils ne savent pas ce qu'ils voient. Le propre de l'homme sage est de le savoir, et de découvrir à son esprit tout ce que la nature et le soleil découvrent à ses yeux. Voilà son avantage sur des âmes faibles, et sa différence d'avec les in- sensés et d'avec les bêtes.
C'est-à-dire, en un mot, que les traces de la splendeur incréée, marquées sur les corps céles- tes, sont les traits les plus délicats et les plus di- vins de l'ouvrage du Créateur. Pour les voir, il suffit d'avoir des yeux, mais pour savoir qu'on les voit, il est absolument nécessaire d'avoir dans l'âme des lumières destinées à cela , qui sont la sagesse et l'humilité; et c'est justement ce qui manque aux libertins. Ils voient tout, dit le Sau- veur, parce qu'ils ont les yeux ouverts ; et cepen- dant ils ne voient rien, parce que l'imprudence et l'orgueil leur ferment l'esprit.
Léonce, au lieu de considérer ces paroles , fâ- ché d'entendre toujours des propositions impré- vues, reprocha malhonnêtement à Eugène qu'il refusait de donner une des anciennes démonstra- tions, de peur qu'elle ne h^t combattue, mais qu'il apportait une nouveauté qui faisait rire , et lui demanda s'il prétendait qu'on prît pour autre chose que pour une illusion ou pour un songe, cette apparition de Dieu, qu'il croyait voir lors- qu'il voyait les créatures.
Je prétends , repartit Eugène avec force, que vous preniez pour une vérité certaine et pour une doctrine digne de votre admiration et de vo- tre respect, ce qu'ont dit les plus anciens théolo- giens, et les plus estimés dans les siècles où ils ont vécu. Il y a dix-huit cents ans que les Saints Pè- res n'ont point cessé de combattre les athées, et
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de leur prouver qu'ils ont un juge et un maître dans le ciel : mais ils n'ont point observé d'autre méthode que celle-ci , que vous appelez nouvelle et que vous attribuez à mon invention. Quand on leur a demandé s'il y avait une Providence , ils se sont contentés de montrer le monde , prétendant qu'il était l'évangéliste et l'écrivain de cette vé- rité ; que lui seul devait l'annoncer aux peuples et l'expliquer aux savants ; qu'il devait la soutenir contre les impies ; qu'il ne fallait point recourir à d'autres maîtres pour l'apprendre, et que c'était un grand abus d'aller demander aux Socrates et aux Aristotes s'il est vrai qu'il y ait un Dieu, tan- dis que le ciel , la terre et les autres créatures le montrent aux hommes publiquement, et qu'el- les leur crient : Ouvrez les yeux, le voilà! regar- dez-le. Omnis natura exclamât^ ostenditque Créa- torem suum.
Les Pères disent toujours très-bien , poursuit Eugène, mais j'ose assurer qu'il n'y a rien de plus éloquent en leurs ouvrages ni rien de mieux dit que ce qu'ils disent de la manifestation de Dieu dans les lumières et dans les beautés du monde visible. Leur discours ordinaire est que le monde parle de l'éternité de son Créateur plus clairement que les philosophes, et qu'il nous prêche la gloire de sa puissance et de sa majesté mieux que ne l'ont fait les prophètes; qu'il a une voix plus forte que la voix des prédicateurs , et plus éclatante que celle des trompettes et des tonnerres ; qu'il fait retentir les bruits miraculeux de son silence aussi loin que le soleil répand ses rayons ; qu'il est un théologien muet qui ne dit mot aux oreil- les, mais qui parle éloquemment aux yeux, et qui enseigne aux nations les plus ignorantes qu'il y a là haut un principe immuable et éternel de toutes les beautés qui passent devant leurs yeux, et qu'el- les admirent ici-bas; en un mot, que le moNOE
ENTRETIEN î. 2.)
rst un livre ouvert , et que là, clans les éléments et dans l'étendue des années , comme en de gran- des pages , nous lisons et apprenons la doctrine de la Divinité : Inpaginis elenientorum^ et vola- minibus temporiim , communis et puhlica diçinœ institutionis doctrina legitur.
Eugène poursuivit , et rapporta quantité d'au- tres passages des plus illustres et des mieux choisis, qui firent voir manifestement à ce jeune philoso- phe que, selon l'opinion des Saints Pères, ce n'é- tait point l'affaire des docteurs de disputer contre les athées et de les convertir, que c'était l'affaire des astres et des éléments ; que les incrédules se trompaient eux-mêmes , et voulaient s'aveugler , lorsqu'ils allaier^^ansles écoles chercher des pro- fesseurs qui répondissent à leurs doutes, au lieu d'écouter ce que disent le ciel et la terre , et ce que signifient dans le firmament ce lustre divin et ces caractères immortels que les temps n'ontpoiiu encore effacés. Enfin , pour conclure et pour ramasser toutes les propositions que les anciens théologiens de l'Eglise ont avancées sur ce sujet, il cita (\e\\^ ou trois paroles de Théodoret qui si- gnifiaient la même chose que ces deux-ci, qui sont sorties de la plume de l'un des premiers esprits du siècle et des premiers hommes du royaume : Di^n- Jiœ existentiœ^innata rerum creatarum eloquentla^ efficcijc est demonstratio , l'éloquence naturelle des créatures est la démonstration efficace et in- contestable de l'existence du Créateur.
Ces pensées des Pères, et les paraphrases que iit Eugène sur leurs textes , plurent beaucoup à la compagnie; elles déplurent à Léonce. Comme cela l'éloignait toujours de son dessein de contre- dire et de ne pas connaître la vérité, avant que ce discours fût achevé, il l'interrompit brusque- ment*
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^6 ENTRETIEN I,
A quoi VOUS arrêtez-vous, dit-il à ce sage théo- logien , de nous citer Saint Ghrysostôme et Saint Athanase? Ne nous amusons plus , s'il vous plaît! venons au point de la question. L'affaire est de sa- voir ce qu'ont dit les doctes de l'antiquité. Vos docteurs de l'Eglise ne sont pas les anciens du monde , ni ces premiers maîtres de la sagesse et de la philosophie, dont la méthode doit être au- jourd'hui la règle de notre conduite et de ^notre façon de raisonner sur les ouvrages de la nature et sur les attributs de Dieu.
Vous dites vrai, répondit aussitôt Eugène ; ils ne sont pas les premiers en âge , ni en mérite , ni en autorité. Il est juste que je m'adresse à ceux qui le sont , et que je vous rap^rte ce qu'ont dit les premiers et les plus savants de tous.
Mais qui sont ceux-là, s'il vous plaît? qui sont ces premiers d'entre les maîtres , ces plus savants et ces plus anciens, ces incomparables professeurs dont les autres ont appris ce qu'ils ont su et ce qu'ils ont enseigné?
Léonce voulut répondre : Eugène le prévint, et usa d'un petit stratagème. Obligez-moi , lui dit- il, avant que nous les nommions, d'écouter deux ou trois paroles qu'il me souvient d'avoir lues dans un certain livre fort estimé, et sur lesquelles je serais bien aise de savoir votre sentiment. Prenez la peine de considérer les propositions qui suivent, et de me dire ce que vous en penserez.
I. Lorsque nous commençons à vivre , dit l'au- teur, nous apprenons par les yeux les deux premiè- res vérités qui doivent être sues : l'une, que nous venons du néant et que nous allons à la mort; l'au- tre , qu'il y a un Dieu qui nous a donné la vie et qui nous appelle à l'éternité. Ce ne sont point les prophètes, c'est la mort elle-même qui nous annonce qu'il faut mourir, et qui nous fait voir
ENTRETIEN I. 2^
sur le visage de toutes les personnes mourantes, l'arrêt qu'elle a prononcé contre nous: Piihis es , et in pulverem reverteris. Ce ne sont point les argu- ments des philosophes qui nous convainquent que le monde est l'ouvrage d'un Créateur : nous le sa- vons dès que nous ouvrons les yeux. Il sort du soleil et des étoiles une voix qui fait retentir le nom de Dieu jusque dans le cœur des athées , et qui soumet les plus orgueilleux à le craindre et à l'adorer.
2. Les étoiles, arrangées sur lefirmament, y mar- chent en ordre avec un appareil magnifique,comme des légions victorieuses qui conduisent en triom- phe la vérité durant les nuits , et qui la font voir à l'univers couronnée de leurs lumières, afin que, durant les heures où les hommes ne voient plus rien , et dans les régions où ils passent six mois sans voir le soleil, ils voient encore qu'il y a un Dieu , et qu'ils ne cessent point de le connaître et de l'adorer.
3. Les étoiles ont été placées à l'endroit du monde le plus visible et le plus élevé afin qu'il n'y eût aucun homme qui ne les vît , ni aucun qui n'apprît, en les voyant, combien il y a de lumiè- res et de grâces dans la source d'où elles sont sor- ties , et combien il est juste , lorsqu'on les con- temple et qu'on les admire, d'admirer et d'aimer la beauté dont ces flambeaux éclatants ne sont que les étincelles.
Voilà de belles paroles, dit Léonce en les in- terrompant. Ce n'est pas tout , reprit Eugène :
Pour savoir si Dieu est , dit le même auteur , et si nous sommes ses créatures, ne vous adres- sez point à d'autres maîtres qu'à ceux que la na- ture vous a destinés. Il y a dans l'univers deux grands maîtres de la théologie naturelle, deux an- ciens professeurs qui l'enseignent depuis six mille
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28 ENTRETIEN I.
ans, et sous qui tous les peuples e'tudient et ap- prennent à connaître les deux vérités qu'aucun homme ne doit ignorer :
L'un de ces maîtres, c'est le solei], qui les ins- truit le matin et durant le jour; l'autre, c'est la nuit, qui tient l'école en son absence, et qui entre tous les soirs en exercice. Le devoir de la nuit est de nous parler des attributs de Dieu les plus inef- fables, et de nous les expliquer en sa langue, qui n'est la langue d'aucune nation ni d'aucun peu- ple , et que chaque peuple néanmoins entend mieux que la sienne , sans l'avoir apprise.
La nuit, quand elle répand ses ombres , nous avertit que l'univers n'était autrefois qu'un vaste vide rempli de ténèbres , et une simple privation de l'être et du bien , étendue en des espaces infi- nis. Le soleil, lorsqu'il se lève au matin, et que, par les lumières de l'aurore, il nous découvre le ciel , les éléments, et les autres merveilles qui paraissent dans nos campagnes , dans nos villes et dans nos palais, nous fait souvenir que ces choses-là, si excellentes et si belles, ne se sont pas donné leur vie non plus que leur jour,qu'elles vien- nent d'ailleurs que d'elles-mêmes, et que toutes les grandeurs et les beautés que nos yeux adorent ici- bas ne sont que les grandes ombres d'un au- tre soleil infiniment plus adorable.
La nuit nous raconte l'histoire de notre pre- mière éternité, qui n'était rien ; le soleil, l'histoire de l'éternité de Dieu, qui était tout.
Par celle-là , nous apprenons la plus utile des sciences et des philosophies ; la science de ce que nous étions , et d'où nous vînmes lorsque nous entrâmes au monde. Par celui-ci , nous apprenons le plus ancien des mots, le nom de Dieu , l'unique mot qui fut prononcé avant la création , et qui ren- fermait en quatre lettres toutes les langues et tous
ENTRliTlEN r. 29
les Hvres futurs. L'un de ces maîtres, en e'clairaiit uos yeux , et l'autre en les aveuglant, instruisent notre âme; Tun lui dit que la créature que nous aimons est infiniment méprisable, l'autre, que nous avons un Créateur qui doit être infiniment aimé. Dies diei éructât verbum , et iiox noctl indi^ cat scientiam.
Voilà sans doute d'illustres idées , répondit Léonce , mais ce sont les vôtres. Vous ne dites rien que ce que vous avez dit depuis une heure. Vous m'obligez , repartit aussitôt Eugène : il ne faut plus qu'un mot pour décider la question.
Notre question est de savoir si je parle de l'exis- tence de Dieu de la même façon qu'en ont parlé les théologiens du premier temps. Vous confessez tléjà que les paroles que vous venez d'ouïr sont les miennes : reste à confesser , ce qui ne peut être disputé , qu'elles sont aussi les paroles et les pen- sées de ces premiers théologiens. Je le soutiens , Monsieur, et j'avance ces trois propositions, évi- dentes et incontestables:
La première, que les auteurs canoniques de notre Sainte Ecriture , Moïse, David , Salomon , Isaïe, Daniel, sont les théologiens les plws anciens, les plus savants d'entre les hommes; qu'ils ont vécu avant Heraclite et Pyihagore ; qu'ils ont été les maîtres des maîtres; que les Platons et les Socra- tes ne peuvent être appelés que leurs disciples , ou tout au plus que leurs successeurs, les héritiers de leur doctrine et de leur sagesse.
Ladeuxième,que ces auteurs sacrés ont parlé de Dieu plus doctement et plus divinement que pas un.
La troisième , qu'ils ont parlé de son existence éternelle de la manière que j'en parle aujourd'hui, que ma méthode est la leur, et que les paroles que \ous venez de m 'attribuer ont été tirées de leurs
3o ENTRETIEN I.
écrits. Vous ne pouvez pas le nier sans être con- tlamné par vos propres yeux. Ne disputons point, s'il vous plaît ! leurs livres se trouvent partout : ouvrons-les et lisons.
A ces mots de Moïse et de David , il parut un mouvement de colère sur le visage de Léonce et dans ses paroles. Eugène, néanmoins, voulut pour- suivre , et faire voir que ce qu'il venait de dire était ce qu'avaient dit les prophètes , et entre au- tres, David en son psaume 1 8, d'où il avait tiré sa proposition des deux maîtres. Mais Léonce ne le voulut pas écouter ni permettre que les autres l'écoutassent ; il éleva sa voix au-dessus de celle d'Eugène. Je croyais, lui dit-il, que vous vouliez répondre sérieusement et civilement à ma ques- tion et m'instruire de la vérité. Je vois que vous voulez rire et vous divertir; et Eugène lui ayant témoigné par sa réponse qu'il était infiniment éloigné du dessein de l'offenser : Je ne m'offense pas, repliqua-t-il ; mais certes, je m étonne que vous ayez tant de peine à m'accorder la grâce de venir au point où je vous attends depuis le com- mencement de notre discours.
Auguste, fâché de l'indiscrétion de cette plainte, prit la parole , et en fit à Léonce une remontrance sérieuse. Certainement , dit-il , vous avez tort. L'unique grâce que vous lui avez demandée , c'est qu'il prouvât la vérité de l'existence de Dieu se- lon la méthode des anciens, par leurs propres ar- guments. Il le fait depuis une heure , et il le fait, non-seulement par les raisons, mais aussi par les termes et par les expressions des auteurs qui, sans controverse, ont été en âge et en sagesse les pre- miers d'entre les maîtres de cette science divine , et vous vous plaignez qu'il ne répond pas à la question et qu'il s'écarte de votre sujet!
Quand j'ai parlé des anciens^ répondit Léonce,
ENTRETIEN I. 3r
je n'ai voulu parler que de ces fameux philosophes qui florissaient dans les écoles de l'antiquilë, et dont la philosophie,que nous avons entre les mains, est encore aujourd'hui la règle que nous devons suivre. C'est de ceux-là qu'il faut parler (huant nos disputes, de ceux-là que j'ai parlé jusqu'à cette heure.
A quoi pensez-vous, reprit Auguste ? Il vous montre, par les lumières du soleil, ce que vous dé- sirez voir ; vous en appelez aux étoiles ; vous vou- lez qu'on fasse venir P} thagore et Démocrite pour vous parler de Dieu, et qu'on fasse taire Saint Chrysostôme ! Ces païens , répliqua Léonce mal à propos , sont les vrais philosophes ; le sujet est philosophique: c'est à eux de dire ce qu'ils pen- sent , et à moi de les écouter.
Auguste, offensé et touché sensiblement par cette réponse inconsidérée , voulut témoigner qu'il l'était. Eugène reprit la parole adroitement. Fai- sons mieux , dit-il à cet aimable seigneur : ac- cordons-lui ce qu'il demande. Puisqu'il veut que nous entendions parler ces philosophes , écoutons- les et sachons leurs sentiments. Je consens même très-volontiers que nous les prenions pour juges , ou qu'il les suive comme ses maîtres en la manière dont ils ont prouvé que c'est un Dieu qui a fait le monde. Mais savez-vous , ajouta-t-il en s'adres- sant à Léonce, qu'ils vont vous dire , et plus har- diment que je ne l'ai dit, qu'il n'y a point d'autre manière de vous prouver cette vérité que de vous montrer le ciel et les astres , et de vous dire : re- gardez? Et savez-vous bien que ni les prophètes ui les Saints n'ont jamais déclaré cela si ouverte- ment que ces docteurs infidèles le font dans leurs ouvrages , et qu'ils l'ont fait de bouche devant leurs disciples? Voici une sentence du premier es- prit et du plus savant d'entre ces philosophes qui
3:^ ÎLNTULTIEN î.
ont précédé les Saints Pères. Pesez-en, je vous supplie, chaque parole et chaque syllabe : Quid cnim tam apertum , Inmqiie perspîcmun , cum cœ~ liim suspeximuSy cœlestiaque contemplatl siimiis , quam esse aliquod numen perfectissiinœ mentis , quo hœc regantur? Quand nous regardons là haut, et quç nous voyons à découvert tant de choses merveilleuses, nous ne voyons pas si clairement qu'il y a un soleil ou des étoiles que nous voyons qu'il y a un Dieu, un esprit suprême, une Pro- vidence éternelle et infinie qui gouverne tout.
Celui qui parlait de cette façon, poursuivit Eu- gène, était le premier d'entre les païens, et il ne par- lait alors que selon les sentiments des autres sages de ces temps-là, qu'il connaissait très-bien etqu'il avait vus : Omnibus innnliim est^ et quasi insculp- tum in anima Deum esse. La nature, dit-il, au jour de la naissance des hommes, quand elle leur ouvrit les yeux, grava dans leur cœur ces pa- roles : lly a un Dieu. C'est le même philosophe qui parle. Ai-je parlé d'une autre façon , et jamais Saint Chrysostôme et Saint Augustin ont-ils parlé plus clairement de la véritable et unique réponse qu'il faut donner à votre question?
Hélas! poursuivit-il, à quoi pensez-vous d'en appeler à ces sages d'Athènes et de Rome, et de vouloir que ma méthode soit condamnée par leurs exemples et par leurs écrits?
Ces philosophes ont eu de merveilleuses pensées sur les grandeurs de Dieu, mais ils n'en ont ja- mais parlé plus divinement ni dit des choses plus manifestement inspirées que lorsqu'ils ont voulu donner des preuves de son existence , preuves néanmoins qu'ils n'ont données que comme je viens de faire , en regardant et en montrant le monde, sans user d'autre dialectique que de celle
EXTftETIEN I. 33
que le Créateur aurait imprimée clans les yeux des hommes.
Messieurs, jugez, je vous en suppîie, s'il ne faut pas que ce soit «n esprit surnaturel qui leur art dicté ce qu'ils ont écrit là-dessus , et jugez-en par ces deux ou trois paroles de leur théologie. Je vous ai dit plus d'une fois que le firmament, aussi bien que le visage des personnes , a je ne sais quoi qui, dès qu'on le regarde, touche les cœurs, et marquesureuxune connaissance delà Divinilcavec un mouvement d'aspiration et d'amour. Ces phi- losophes nous expliquent ce que c'est que et Je ne sais quoi, ou du moins, en tâchant de l'expliquer, ils ont des paroles qui valent mieux que toutes les explications de leurs interprètes. Cet éclat qui sort du firmament , dit Cicéron , est une maîtrise anticipée, une instruction de la nature qui pré- vient les enseignements des maîtres, et avaiU qu aucun homme nous ait rien dit, nous fait sa- voir que nous avons un Dieu. C'est une préoccu- pation , dit Pylhagore, s^foA/^|.;,', ou plutôt comme une impatience des astres, qui, dès que les eiifanls ont les yeux ouverts, leur parlent de Dieu, et avant qu'ils entendent la langue des hommes et qu'ils puissent être redevables à leurs pères de celte science, leur enseigne la première et la plus impor- tante leçon de la théologie. C'est, dit Trismégiste, une philosophie naturelle et infuse à la hàle , avant le jugement et la raison. Et cela se fait, ajoute-t-il , parce que les étoiles sont de vraies lettres qui, en se montrant, se transcrivent sur no- tre cœur , et y gravent ces deux paroles Aù Qio? > Dieu est depuis l'éternité.
Platon et Plutarque parlent en ceci comme des anges : ils appellent ce que nous voyons et ce qui nous plaît daris le ciel , un appas de retour vers notre principe éternel j ils disent que, sur la beauté
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des créatures , il y a vestiglum Dwinitatis , <le^ Jluxusque , et hlandiens similitudo , uu vestige , un écoulement et une ressemblance de la divine beauté , qui flatte nos yeux et notre cœur , et qui nous attire doucement à connaître et à aimer cet original incréé.
Plutarque ajoute que ce que nous éprouvons en regardant les personnes aimables , n'est autre chose qu'une réminiscence ou une réflexion de mémoire , et qu'à la vue de tes beautés humaines, nous nous souvenons d'une ancienne beauté dont nous sommes autrefois sortis, et dont la connais- sance s'était éteinte à l'entrée du corps lorsque notre âme y descendit, et qu'elle s'enferma dans les ténèbres le jour de la conception : Quamdam efficit refrac lioiwîn memoriœ ^ ab iisqnœforis ap~ pareils ad divinum illud uereque beaium; et il prétend que, pour un homme sage et savant, tous les objets illustres et les spectacles magnifiques qui se présentent devant lui , sont les instruments d'un souvenir qui renouvelle en son âme la for- me et l'idée du principe d'où elle est sortie : Ubi in corporis incidit elegantiam , eo pro organo re- cordationîs utitur.
Ainsi des autres philosophes , quand ils nous représentent l'univers commeun nuage, ou comme un miroir qui , recevant les rayons de la splen- deur et de la majesté de Dieu, les fait rejaillir sur nous , et rend cette essence immatérielle , visible à toutes les nations, ex pulchritudine reriim crea- tarutn , pulchritudo quœdam admiranda dwince jiaturœ conspicitur.
Monsieur , répondit Léonce , je vous ai adressé aux philosophes lorsqu'ils parlent en philoso- phes , et lorsque , non pas par des subtilités et par des traits d'éloquence , mais par des preuves soli- des et par des arguments réglés , ils démontrent
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celte vérité de l'existence de Dieu. Vos livres sont pleins de semblables arguments : choisissez-en quelqu'un des plus forts, et soyons un peu plus philosophes dans un sujet qui est tout philosophi- que.
Je fais bien davantage, répondit Eugène: je choi- sis l'argumerjt ou la preuve que choisirait et que vous proposerait un ange , s'il entreprenait d'éta- blir solidement et démonstrativement en votre esprit cette première des vérités ; et je prétends qu'il observerait les mêmes règles de la vraie lo- gique, que j'ai observées jusqu'à cette heure avec plus de zèle que de succès.
Vous parlez hardiment, repartit Léonce. Parce que je dis vrai, reprit Eugène, et parce que je sais bien qu'il guérirait la folie d'un athée par le mê- me remède qu'il employa pour guérir la folie d'un pauvre aveugle dont il eut pitié , quoiqu'il ne fût pas moins orgueilleux que malheureux.
Cet aveugle, qui avait des taies sur les yeux, rencontra, chemin faisant, l'ange dont je parle, tra- vesti en homme. Durant l'entretien , le discours étant tombé sur lesoleil, celui-là, tout ignorantet stupide qu'il était, voulut disputer, et soutenir qu'il n'y avait point de soleil au monde ni de lumière , et que ce qu'on en disait était des illu- sions et des fables. Il en apporta quantité de rai- sons : la principale et la plus forte, à son avis, fut que lui, qui voyait les choses mieux que personne, ne voyait partout que ténèbres. Que fit l'ange? il se garda bien de contredire ses raisons , et d'entreprendre, par des syllogismes et par des ar- guments en forme, de le détromper, et de lui faire connaître son aveuglement et son ignorance ; il savait que ce n'était pas là le moyen de réussir ; il fit ce que devait faire un ange puissant et sage; sans disputer, ni répondre à aucune des difficul-
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les chimériques de ce misérable, etsans mime lui dire aucun mot, il retira doucement les taies qui fermaient l'entrée de ses yeux, et puis, il lui tour- na le visage vers le ciel, et lui dit : regardez. L'a- veugle, à la vue de tant de merveilles qui se pré- sentèrent devant lui , transporté d'admiration et de joie , s'écria, en embrassant sont bienfaiteur: Vous m'avez guéri de deux grands maux : je n'é- lais pas seulement aveugle , j'étais fou.
Tous les athées ont une taie, un voile épais et ténébreux étendu sur leur esprât , je veux dire un orgueil impudique , et mêlé de sang et d'ordures. C'est de là que viennent leux ^iv-euglement et toutes les folies -déplorables de leur imagination corrompue , et ce même ange^ s'il rencontrait quelqu'un de leur nombre, commencerait néces- sairement par faire entrer le jour et la vérité dans son âme, pour la guérir de sa maladie.
L'athée voudrait commencer, selon la coutume ^t la règle du libertinage , en demandant un€ dé- moii^tration de l'existence de Dieu , ou en appor- tant de sa paft des raisons contraires; mais la pre- mière et l'unique affaire de Tange , et le premier soin de sa charité, serait de retirer la taie spiri- tuelle : l'impiété, l'orgueil et la boue qu'il ver- rait dans l'âme aveugle de ce philosophe incrédu- le. Sans s'arrêter à répondre à ses raisonnementî imaginaires et à ses folies , il ferait en sorte, en cmployantses prières et son crédit auprès de Dieu, qu'une puissante inspiration d'humilité descendîi du ciel, qu'elle s'insinuât parmi ses pensées, qu'elle lui découvrît ses égarements et ses erreurs, et qu'elle lui fît dire enfin : Ego vir çîclens pan- pertatem meam , je vois ma pauvreté , je connais ce que je suis et ce que j'ai fait, et combien je mérite d'être méprisé et d'être appelé le dernier «les hommes, le plus ingrat et le plus infâme !
ExNTRETIEN I. 87
Je n'ose lever les yeux ! Mes péchés crient ven- geance au ciel contre moi : Pecca^i super nume- ritm^ etc. Ce peu de paroles, prononcées sincère- ment, suffiraient à l'ange : sans qu'il avançât au- cun mot de syllogisme , il prierait l'incrédule de lever les yeux et de regarder le ciel ; à l'heure même , les lumières entreraient dans ce cœur aveugle et y porteraient la grâce ; Dieu y serait connu et adoré mieux que si tous les philosophes fussent venus, et que, durant de longues confé- rences, ils eussent disputé fortement, et tâché, par leurs démonstrations,de le désabuser et de le con- vaincre.
En un mot, voilà la méthode dont se servirait un ange, s'il était maintenant ici et s'il s'entretenait avez vous. Qu'ai-je fait, Monsieur? que vous ai- je dit ? quelle autre manière ai-je observée depuis que j'ai l'honneur de vous voir et de vous parler, et quelle différence y a-t-il entre l'histoire que je vous ai racontée et ce qui vient d'arriver entre vous et moi à la vue de cette honorable compa- gnie?
Nous nous y sommes rencontrés inopinément, sans nous connaître , et peut-être sans nous être jamais vus , quoique votre nom et votre mérite ne me fussent pas inconnus. Après les bontés qu'il vous a plu de me témoigner- , l'occasion ayant voulu que j'eusse l'honneur de m'entretenir avec vous , votre première parole dans cet entretien a été de me demander pourquoi les hommes se per- suadent qu'il y a \\v\ Dieu , et quel est le plus fort et le principal argument qui leur 0 fait avancer et soutenir cette vérité. Jugez si d'abord je n'ai pas dû voir ce qui se passait en votre conscicMice tou- chant la religion, et si, en vous entendant parler de la sorte, j'ai pu douter que vous étiez :lu nom- bre de ces beaux esprits malheureusement aveu- li
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gles, dont la maxime est de parler de tout et de ne rien croire? Et jugez si j'eusse été sage de vous répondre de la façon que vous désiriez, d'en- treprendre de vous guérir par des démonstrations tirées des livres d'Aristote ou de Saint Thomas. N'ai-jepas dû, sans vous rien dire, porter la main dans votre âme, et tacher, avec toutes les douceurs du respect et de la civilité, d'en retirer la taie fa- tale dont j'ai vu qu'elle était couverte? C'est ce que j'ai fait , Monsieur, le plus modestement que j'ai pu. Je vous ai dit : Soyez humble, et connaissez- vous vous-mcme ; souvenez-vous de votre néant, de vos péchés , de votre mort ; repassez la vue sur les désordres et sur les accidents de votre vie, et considérez l'état où vous êtes ; voyez ce qui se passe en la vie des autres, et contemplez dans eux les infirmités, les bassesses, les folies et les igno- rances, toutes les hontes et les corruptions de votre nature misérable ; c'est en les contemplant, et en vous anéantissant par ces sortes de pensées, que vous apprendrez à découvrir les vérités les plus hautes, et à confesser que vous êtes la créa- ture d'un Dieu, et l'esclave d'un maître qui vous donne votre vie aussi souvent que vous respirez. J'ai lâché de graver ces deux ou trois paroles dans voire cœur : mais vous n'avez pas voulu ; vous avez repoussé ma main, et vous avez continué de vouloir que je disputasse avec vous. J'ai néanmoins continué de vous donner le même avis , et je vous ai constamment répondu qu'il n'y aurait point pour vous d'autre moyen de revoir le jour que de permettre que l'humililé vous ouvrît les yeux , qu'elle rompît le voile qui les couvre et qui les rend impénétrables à la grâce. J'ose encore vous le dire, et avec d'autant plus de liberté que je le dis d'un cœur qui vous honore parfaitement, et qui croit se montrer à vous quand il vous parle.
ENTRETIEN I. 3c)
Humiliez-vous, Léonce, et ne croyez pas qu'il soit messéantà un geiuilhomrne, parmi les riclies- ses et les honneurs de sa fortune, et durant les succès de ses actions glorieuses, de confesser de soi ce que les plus nobles séraphins disent d'eux- mêmes dans le plus haut état de la gloire, et au milieu des grandeurs et des félicités du paradis: Ego vir videns paupertatrm menm , je suis une créature qui ne vois rien dans moi qu'une pau- vreté honteuse, et qui n'ai rien de propre que la misère, le péché, l'ignorance, la mort et l'enfer. Dites cela sans vous contredire , et pensez-le le plus humblement que vous pourrez; appliquez- vous à le bien connaître, et éprouvez du plaisir à vous le dire et à le croire. Dès que vous l'aurez dit, je vous dirai : Levez les yeux et regardez; considérez le firmament et les étoiles , et les au- tres ouvrages d«^ la Providence éternelle. Croyez- moi, Léonce, au premier moment, tout sera fait: vous serez persuadé de la vérité d'un Dieu autant que si vous aviez vu de vos yeux tous les miracles qui ont jamais été faits par les apôtres et par les prophètes.
Léonce ne répondait rien. Mais si par hasard, poursuivit Eugène, vous n'êtes pas encore satis- fait, et si vous voulez que je m'élève plus haut, et que je choisisse un exemple de plus grande au- torité que celui des anges et des saintes Ecritures, je dis que ma méthode, ma façon de raisonner ; sur l'existence divine est la méthode de Dieu même ; que tout Dieu qu'il est , il n'a point eu d'autre argument ni d'autre démonstration pour manifester aux hommes sa Divinité et pour con- vertir tous les peuples, que celui-ci ; pourquoi voulez-vous que j'en cherche un autre pour vous seul?
Pour moi, dit Léonce? Et pour qui donc , re*
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prit Eugène , puisqu'au moins à l'endroit où noUs sommes, personne ne la demande et ne paraît en avoir besoin, sinon vous ? N'est-il pas vrai, Monsieur, qu'il n'y a point de nation qui ne sa- che et qui ne confesse que Dieu est? Les Païens l'ont su , les Juifs , les barbares , les sauvages, les Indiens , les Africains , tous les habitants de la terre connaissent depuis six mille ans qu'ils ont un Créateur qui les a tirés du néant. C'est le premier et le plus indubitable article de toutes les religions des hommes; et cependant pas une de toutes ces nations n'a jamais ouï philosopher là-dessus de la manière qu'on le fait dans les écoles, et que vous désirez que je le fasse devant cette illustre com- pagnie. Elles n'ont point entendu parler de la né- cessité de VEtre absolu , ni de la non implicance ^ en sa définition , ni de Y impossibilité des causes infinies en nombre, ni de l'impossible infinité des successions , ni de tous les autres arguments in- lentés par la logique artificielle des académies. Seulement elles ont regardé le ciel et le soleil , et en les regardant, elles ont senti naître dans leurs esprits cette science céleste , avec un instinct qui les invitait à adorer leur Créateur et à l'ho- norer par des sacrifices. Cette vue seule a eu le pouvoir d'éclairer le reste des hommes , et de les attirer à la connaissance de Dieu : donc, elle doit avoir le pouvoir et la force de vous y attirer vous- même; donc, j'ai sujet de m'y fier, et d'établir sa- gement sur elle seule mon espérance de réussir envers vous par cet entretien. Je ne me fie qu'à elle , et je confesse que j'aurais tort et que je TOUS trahirais, si j'en employais une autre.
Ainsi donc, ajouta-t-il en continuant de parler à ce même gentilhomme , si vous avez quelque doute, et si vous voulez maintenant apprendre de moi , toute mon industrie sera de vous conduire
ENTRETIEN I. 4 '
à l'école où les hommes ont commencé d'appren- dre la science que vous ignorez. Je vous mènerai dans quelque campagne d'où nous puissions voir la vaste étendue du ciel et des éléments, et là , je vous dirai ce que je vous ai dit dès le commence- ment de ce discours: Regardez , et arrêtez-vous un peu durant quelques moments à contempler avec un esprit îiumble et soumis. N'en doutez point , Monsieur , cette vaste immensité du ciel, cet éclat de tant de lumières incorruptibles et dis- posées en un si bel ordre, ces courses périodiques des planètes, cette succession réglée des jours et des nuits, cette variété de tant de biens que produit la terre ou qui sortent de la mer, et qui parais- sent dans les autres éléments, tant de magnificen- ce et tant de miracles formeront bientôt en votre esprit l'argument démonstratif que vous cherchez, et dans votre conscience, la confession que Dieu y cherche et qu'il n'y a jamais vue : vous direz avec David : Confitebor tihi quia terribiliter ma- gnificatus es : mirabilia opéra tua, et anima inea
cognoscit nimis.
Eugène étendit ces considérations, conduisant l'esprit de Léonce aux endroits de la terre qui lui semblèrent avoir des traces de la Divinité mieux marquées et plus évidentes , comme dans les jar- dins et parmi les fleurs, où il le pria de remar- quer que Dieu, qui veut être vu partout, avait particulièrement taché de se rendre visible et ai- mable à l'homme dans les plus petites créatures, imprimant sur les feuilles des lis et des roses tout ce que leur faiblesse peut recevoir , et tout ce qu'elles peuvent porter des impressionsdesabeauté souveraine.
Il termina son discours en regardant ce jeune seigneur d'un œil où il y avait quelque chose de plus doux et de plus charmant que son éloquence;
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et il semble que ce fut de cet œil doux et modeste plutôt que de sa voix que sortirent ces deux mots, qu'il emprunta à la mère des Macliabées : Peto , îiate , ut ad cœlum et ad terrain aspicias , et ad omnia quœ iîi eis sunt , et intelligas quia ex ni" hilo fecit illa Deiis, Mon fils, je ne vous demande qu'unegrâce : c'est que vous contempliez le ciel et la terre , et que vous laissiez entrer dans votre esprit les pensées et les lumières qui sortiront de là, et qui vous découvriront combien il a fallu d'intel- ligence pour méditer et pour disposer ce chef- d'œuvre , combien de puissance et de force pour le produire , et pour tirer du néant tant de beau- tés et tant de miracles.
Au moins, ajouta-t-il, souvenez- vous de ce qu'a dit Tertullien , que le premier et le plus riche partage qui échut à votre âme lorsqu'elle entra dans le berceau et qu'elle commença de voir le soleil, fut de connaître le Créateur, et d'appren- dre qu'elle était née pour l'aimer. Âniniœ dos a principio scientia Dei. Partage glorieux, que ni le temps, ni la mort , ni l'éternité ne vous raviront jamais. C'est néanmoins ce que les libertins entre- prennent de vous ravir par leurs louanges et par leurs caresses : ils ne vous approchent et ne vous flattent que pour flétrir dans vous cette fleur de votre esprit pur et divin. Repoussez-les, Léonce, et ayez horreur que ces inventeurs de corruptions et d'impiétés exécrables s'adressent à une âme noble comme la vôtre, et qu'ils viennent chaque jour abuser d'elle comme d'une esclave publique, abandonnée à leurs profanations et à leurs sacri- lèges. Regardez-les, et en même temps, si vous pouvez vous souvenir de la sagesse et des autres grâces qui parurent en vous lorsque vous entrâtes à la cour, regardez-vous vous-même, et considé- rez l'état où vous êtes depuis les années que ces
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malheureux ont commencé de vous connaître et de vous inspirer leurs maximes.
Vous, Monsieur, à qui Dieu a donné de l'es- prit et du courage, de la noblesse , des richesses, de la réputation et de la santé, tout ce qu'un homme de votre naissance peut désirer de biens etd'honneurs , vous qui, dans les compagnies, pou- vez être appelé le bien-aimé du ciel, et qui sou- vent, entre tous les gentilshommes qui s'y ren- contrent , n'en voyez peut-être aucun que Dieu ait plus aimé ni plus favorisé que vous : pour- quoi faut-il que, dans ces compagnies-là , s'il y a quelque mot à dire contre la conduite de sa pro- vidence , quelque doute à former contre les véri- tés de son Evangile, quelque impiété curieuse à inventer contre les mystères de sa religion, pour- quoi faut-il que ce soit vous qui entrepreniez (!d le faire, et qui donniez ce scandale aux angf^s et qui le donniez à la cour? La cour sait elle-niénie ce que vous devez à Dieu, et vous voulez qu'elle le sache, car un de vos soins les plus ordinaires est de lui mettre devant les yeux ce ({ue vous avez dans l'àme de grand , d'illustre et de plus digne d'être admiré. Elle vous regarde en effet, et c'est elle qui, en voyant dans toute votre per- sonne des qualités excellentes et de rares bien- faits du Créateur, voit en même temps dans toute votre conduite des ingratitudes et des trahisons contre cet adorable bienfaiteur. Je vous prie, Léon- ce , tandis que vos amis se taisent par respect et qu'ils vous dissimulent la vérité, de vous écoutei* au moins vous-même , et de vous entretenir du- rant trois ou quatre moments avec votre con- science sur ces deux paroles d'un philosophe chrétien : Quulquid est in me^ est a Dec; (juhhjuid n me , contra Dcum , tout ce que je suis vient de Dieu , et tout ce que je fais est contre Dieu.
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Ceci, et ce qui avait été dit auparavant, fut dit par Eugène d'une manière si respectueuse et si honnête, que, tandis qu'il parlait, Léonce, qui ne pouvait pas fermer les oreilles , fit juger, par son silence et par l'état de son visage , que son esprit s'ouvrait aussi, et qu'il s'appliquait à écouter et à considérer.
Le théologien s'en aperçût, et c'était ce qu'il attendait depuis le commencement de leur confé- rence pour venir à son point. Il savait bien ce que j'ai dit, qu'il ne faut pas apporter aux pécheurs superbes ni aux autres qui veulent disputer con- tre Dieu, les raisons de la science divine, parce qu'ils ne pensent qu'à les repousser, qu'à fer- mer leur esprit et à le rendre impénétrable aux lumières de la vérité. Comme il vit donc l'entrée ouverte, et qu'il se tint assuré qu'aucun mot ne se perdrait désormais, il approcha le plus discrè- tement qu'il put , et se mit enfin à proposer en forme les preuves et les démonstrations ordinai- res dont se servent les scholastiques pour faire confesser que Dieu est. Un sentiment d'inclina- tion qu'il avait pour ce jeune seigneur l'aida beaucoup à les expliquer et à les pousseï' forte- ment dans cette âme, qui les avait toujours jugées faibles , parce qu'elle avait toujours tâché de les affaiblir , et qu'elle ne les avait jamais écoutées que pour les combattre.
Monsieur, lui dit-il, j'ai parlé jusqu'à cette heure comme je devais, en vous avertissant de regarder le ciel et le monde , puisque les démonstrations dialectiques que vous avez entendues de moi, et que vous avez désiré que je tirasse des livres des philosophes chrétiens , y sont marquées visible- ment , et que vous les y pouvez lire vous-même et de vos propres yeux. Vous y voyez un ordre parfait , et une multitude infinie de choses diffé-
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rentes admirablement bien arrangées : donc, vous y voyez un argument en forme , pour ainsi dire, et un syllogisme composé de trois assertions évi- dentes et indubitables.
Tout ce qui est arrangé en bel ordre est arrangé
par une intelligence : Or^ est-il que les parties du monde sont bien
arrangées : Donc, etc.
La première proposition est certaine, car s'il est impossible de voir dans quelqu'une de vos lettres sept ou huit lignes bien composées , sans y voir aussitôt qu'il y a dans vous une raison qui a con- duit votre plume, et si ce serait folie de soupçon- ner que quelque hasard aurait dressé cette lettre, et que chaque parole se serait mise d'elle-même ou trouvée hasardeusement à sa place , pensez- vous qu'en voyant dans l'univers ce nombre infini de tant de choses, si grandes, si magnifiques et si sagement assemblées, il soit possible de ne pas voir d'abord que c'est une raison éternelle, une intelligence souveraine et impeccable, qui a tout arrangé et disposé de la sorte? Et ne jugez-vous pas bien que de soutenir, ou seulement de songer que cela s'est fait par hasard , c'est un songe de bète ou de frénétique P
Quelques-uns de ces gentilshommes voulurent voir s'ils ne pourraient point ébranler cette pre- mière proposition de syllogisme, et commencèrent à dire quelque chose. Eugène prévint la dispute en les engageant à écouter un petit discours qu'il leur fit, et par lequel il mit évidemment devant leurs yeux la vérité de cette maxime éternelle et inébranlable , qu'il est impossible qu'il y ait de l'ordre dans aucune multitude . sans que les par-
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lies de l'ordre aient une raison en elles-mêmes, et qu'elles s'entendent les unes et les autres, ou bien sans qu'il y ait au-dessus d'elles une raison suprême qui leur a donné leur rang et assigné leur emploi.
Eugène étendit son explication autant qu'il le jugea nécessaire , et il la termina par ces deux mots qui revenaient à ce qu'il avait dit aupara- vant. Je parle trop, dit-il, sur un sujet où le Sage m'avertit qu'il n'y a qu'une seule parole qui doive ctre dite aux athées. Je cherche cette parole, mais j'ai de la peine à la trouver : il fiiut, s'il vous plaît, que vous me la suggériez vous-même. Vous le pou- vez, Messieurs, vous qui, en d'autres et semblables occasions, savez si bien parler à ces sortes de per- sonnes , et leur donner le vrai nom qui leur est propre. Lorsqu'un homme vient vous assurer que les pierres d'un palais ont été taillées et placées fortuitement , sans qu'aucun architecte ni aucun ouvriery aient mis la main, vous îi'avez point d'au- tre réponse à lui faire que de l'appeler un fou ; et si quelqu'un vous disait la n)éme chose, seule- ment d'un petit château de carte, que le hasard l'aurait bâti, n'est-i! pas vrai que vous kii répondriez la même chose, et que vous n'écouteriez sa pro- position que comme le discours d'un homme eni- vré ou d'une brute endormie? Il faut donc, s'il vous plaît, quand quelque libertin me vient sou- tenir que le ciel, les étoiles, les planètes, et tou- tes les autres parties de ce grand palais du mon- de, ont été formées et disposées par un accident imprévu ou par le caprice du hasard, sans qu'au- cune sagesse s'en soit mêlée, il faut que vous me suggériez un nouveau nom que je puisse donner à la proposition decet homme-là, car, assurément, le mot de folie, de fureur, de brutalité, n'est point assez fort pour exprimer une extravagance si horri-
EXTRETIEÎT T. ^J
Lie et si monstrueuse! Quel est donc ce mot? Je ne le sais pas, Messieurs. Sacliez-le, s'il est possible, et dites-le-moi : je le dirai aux athées , et ce sera tout mon discours contre leurs raisonnements, et toute ma réponse à leurs questions , qui vaudra mieux sans comparaison, à leur égard, que ce que j'ai dit jusqu'à cette heure et ce que je pourrais dire désormais.
Il poursuivit, et montra que les autres argu- ments de la philosophie étaient tirés du même principe, et qu'ils étaient visibles et intelligibles à tous ceux qui ouvraient les yeux. Il serait long de rapporter son discours : il suffit de remarquer qu'il ramassa en assez peu de paroles ce qui se dit de plus considérable durant les disputes , sans omettre aucune des preuves et des convictions ordinaires. Il s'arrêta principalement à faire voir qu'il fallait nécessairement que quelque chose que nous ne voyons pas, fut immuable et éternelle, et appuyée éternellement sur elle-même , parce que les choses que nous voyons sont mobiles : et de là, se faisant ouverture pour entrer en la plus importante démonstration qui regarde la création du monde et sa sortie du néant , il prouva à ces Messieurs que les mouvements circulaires tie ce même monde, ses mouvements successifs, inter- rompus, réguliers et déréglés, et que chaque dé- faut de chacune de ses parties, faisaient connaître démonstrativement qu'il n'était ]K)iiit éternel et qu'il avait commencé d'être : d'où enfin il tira sa conclusion, que ce monde avait reçu son existence par l'action d'un Créateur plus ancien que lui , de telle sorte que les yeux qui nous font voir qu'il y a un ciel et une terre, nous font voir nécessaire- ment qu'il y a un Dieu, et que rien ne serait au- jourd'hui et ne pourrait être demain , si ce Dieu n'était pas avant le temps et depuis rétcrnitc.
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Il n*omit pas aussi cet autre argument qui a tant de fois convaincu les plus obstinés et les plus déraisonnables , que la multitude des pro- phéties qui ne peuvent être inspirées que par un Dieu présent à chaque année de l'avenir; la multitude des miracles et des actions qui surpas- sent infiniment les forces de la n.'iture ; la variété des religions, qui visent, quoique par des voies illégitimes, à une même dernière fin; le consente- ment des nations et des peuples, et leur confor- mité en l'adoration d'un Maître universel et éter- nel , ne nous peuvent pas tromper : Quod enim natura universaliter et naturaliter confitetur^ ne- cesse est uerum esse : ciim naturam naturaliter et unîversaliter mentiri impossihile sit,
Léonce interrompit Eugène par un soupir qui fut mêlé de quelques paroles et de quelques lar- mes : Il est aisé, dit-il, de prouver et d'enseigner qu'il y a un Dieu : mais hélas ! Eugène, qu'il se- rait doux de ne le point apprendre, et que c'est une chose étrange et cruelle que, durant le peu de plaisirs dont nous tâchons d'adoucir les amertu- mes de cette vie misérable , on vienne sans cesse nous tourmenter par les menaces d'une justice in- finie, et que nous n'entendions parler ici-bas que d'enfer et d'éternité! O prêtres, ne sera-t-il ja- mais possible que vous consentiez à nous accorder une de ces deux grâces: ou que vous nous disiez qu'il n'y a point de péché au monde, et que Dieu nous permet de faire ce qu'il nous plaît, ou que vous permettiez que nous disions qu'il n'y a point de Dieu? Au moins taisez-vous, et ne vous effor- cez pas , par tant de bruits que vous faites dans les éû^lises et dans les maisons, de troubler l'uni- que repos que nous ayons avant la mort, qui est de nous oublier de cette vérité.
A quoi vous servirait notre silence, répond Eu-
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gène? Ce n'est point notre voix qui vous trouble et qui vous réveille, c'est la voix publique de la nature et de la gnice ; c'est par les cris qui reten- tissent de toutes les parties de l'univers que vous apprenez qu'à chaque endroit où vous êtes , il y a un Dieu qui vous regarde , et qui connaît vos pensées et vos actions. Si ces bruits-là vous importunent, et si vous voulez, périr sans qu'on vous éveille et qu'on vous avertisse de votre mal- heur, faites taire le ciel et la terre, ou cachez- vous au soleil, s'il est possible. Eteignez, dit Saint Chrysostôme, tous les flambeaux du firmament, et ne laissez paraître aucun astre aux endroits où vous serez : partout où leurs lumières vous pour- ront atteindre, ce seront elles-mêmes qui, entrant dans vos yeux et dans votre esprit, y feront entrer malgré vous la connaissance qui vous inquiète, et qui vous découvriront sensiblement la majesté du Maître que vous devez craindre et qui vous at- tend pour vous juger! Onines homines uident Deum^ dit le patriarche Job, qui ramasse dans ces deux paroles ce que j'ai dit jusqu'à cette heure. Tous les hommes voient Dieu, c'est-à-dire voient par leurs yeux qu'il y a un Dieu.
Ces paroles donnèrent sujet à quelqu'un de ces mêmes gentilshommes de faire une repartie qui témoignait je ne sais quelle sorte de chagrin , et qui fut désormais toute la réponse qu'ils voulu- rent donner aux arguments qu'ils avaient si fort attendus. Ce gentilhomme dit qu'il lui semblait étrange que plusieurs excellents esprits, dont les yeux étaient ouverts et pénétrants autant que ceux de personne, ne découvrissent point ce Dieu qu'il était si aisé de voir, et que, dans le monde, ils ne vissent rien que le monde.
Vous voulez dire, repartit Eugène, que ce sont les plus forts esprits et les plus éclairés qui ne con-
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iiaissentpointcleDieu. Monsieur, je vous étonnerai peut-être de croire que ceux-là ont véritablement de l'esprit, et de ne vous point disputer cette proposition.
Ce n'est pas qu'il ne soit vrai que les deux ou trois athées que l'antiquité a connus ont été deux ou trois philosophes qui apprenaient à étouffer dans eiix la honte que nous avons du crime et de la folie, comme un Diogène cynique, un Protago- ras, un Epicure; que les quatre ou cinq autres que l'histoire de l'empire a remarqués , ont été quatre ou cinq monstres de luxure et de cruauté, et de vrais parricides du genre humain , haïs de tous les siècles, comme un Caligula, un Hélioga- bale, un Gopronyme, un Frédéric; que les cinq ou six de cette faction qui ont paru dans ces der- niers temps, n'ont été que des infâmes qui ser- vaient de poètes et de bouffons, ou de chiens de chasse aux jeunes gentilshommes de la cour, d'au- tres semblables criminels qui ont fini par la corde ou par le feu , et qu'enfin ceux que nous connais- sons aujourd'hui de la même secte, sont de vrais cadavres vivants , des hommes pourris et cor- rompus jusqu'à la moelle des os, sans honte, sans conscience et sans honneur, qui n't)nt plus rien de l'homme que la figure ; et que c'est une chose étrange qu'un gentilhomme qui, durant une débauche, aura en tendu deux ou trois de ces Lapi- ihes, parmi les jurements de démons et les inso- lences de leur ivrognerie, proférer quelque nou- velle impiété contre la religion, s'en viendra nous dire que ce sont là les grands génies du siècle , les dignes maîtres de la philosophie , et que nos Aristote , nos Platon, nos Salomon , nos Augus- tin> nos papes, nos prélats, nos rois, nos conciles, nos nations et nos mondes ^ qui reconnaissent et
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qui adorent un Dieu , sont les faibles esprits et les simples tronipés par des opinions imaginaires!
IMais non, dis-je, je ne veux pas vous contre- dire en ceci , et même je vous avoue qu'il y a, dans la cour et ailleurs, des esprits subtils et des gens couverts des apparences de la sagesse et de la modestie, qui souffrent des doutes et des in- certitudes touchant la Divinité, et qui, tandis qu'ils font comme le peuple dans les églises, disent se- crètement en leur àme : Si est scicntia in excclsoP Je ne nie point que ce sont des gens d'esprit , et j'approuve tout ce qu'il vous plaira de croire el de dire en leur faveur. PJais c'est de là que je vois naître une lumière merveilleuse pour la con- solation des Saints, et que j'apprends que leur in- certitude et leur athéisme sont une des plus cer- taines preuves et un des plus solides fondements qui soutiennent les vérités de noire théologie.
Messieurs, ces beaux esprils ont commis dès leur jeunesse de grandes fautes contre la pudeur; ils en commettent encore chaque jour, profanant dans leurs personnes tout ce qu'il y a de saint et de sacré, sans qu'ils se soucient d'aucune loi, et sans qu'il y ait désormais aucune action en leur vie qui ne soit outrageuse à la nature et qui ne crie vengeance. S'il y a un Dieu au ciel et s'il y a un juge de la nature et de la raison offensée, il doit écouter cette voix de Sodome, et punir ter- riblement ce désordre. La plus terrible malé- diction de Dieu, et le coup le plus effroyable de sa colère , est de se rendre invisible sur la terre, et par l'éloignenient de toutes les lumiè- res divines, frapper les esprits criminels d'aveu- glement , comme il fit aux Sodomites : Percussit cos cœcilalc a Diiiiiino usque ad nmxiinum : donc, partout où nous voyons la rencontre de ces grands péchés, avec celte jj;rande et redoutable puuitiou
Ô I
Sa ENTRETIEN I.
de ces saletés horribles, avec cet athéisme et cette ignorance du Créateur , nous voyons l'évidente preuve d'une justice éternelle.
Or est-il qu'on voit l'un et l'autre dans ces in- crédules dont vous parlez et dans ces beaux es- prits du temps : on y voit, d'une part, les insolen- ces et les impiétés extrêmes ; leurs discours et leurs actions ne sont que des scandales et des crimes de lèse-majesté divine. Ce sont eux qui, sous leurs mines de cavaliers et de courtisans, ramassent en leurs personnes tout ce qu'il y a eu de nouveaux péchés et d'inventions abominables dans les siècles des Tibère et des Néron ; les profanations de sexe et de sang, les corruptions, les brutalités, les sacrilèges, tous les désordres qui poussent vers le ciel des voix d'accusation et des cris de vengeance, sont aujourd'hui leurs passe-temps et leurs modes particulières !
D'une autre part, comme vous assurez, ils pro- testent qu'ils ne voient rien en regardant le monde, et ils se déclarent ouvertement les ennemis du Créateur et les apostats de sa religion. Ce sont eux qui sont les grands athées du siècle et les plus hardis blasphémateurs, les braves et les intré- pides qui ne craignent ni le jugement, ni l'enfer, ni l'éternité , qui défient la justice, qui censurent la Providence, et qui font gloire de mépriser ce que le peuple adore.
On voit, dis-je, en leurs personnes, et le péché le plus digne de châtiment, et le châtiment le plus funeste et le plus terrible.
Que reste-t-il à conclure, sinon, non pas qu'il n'y a point de Dieu parce que ces athées sont de beaux esprits , mais qu'il y a un Dieu et un juge éternel et infiniment redoutable, parce que ces beaux esprits sont des athées. Excœcauit cos, et nescieriint sacramenta Del.
Ils sont subtils, il est vrai; ils ont iRVue per-
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cante et claire : mais quand le soleil a disparu et que les flambeaux sont éteints , que peuvent-ils voir, et que sont alors leurs beaux yeux et leur excellente vue, sinon aveuglement? Ils ont d'admirables lunettes pour connaître ce qui se passe là-haut et pour contempler les astres, mais Dieu leur envoie des nuées et couvre le ciel : que sont toutes leurs visions, sinon ténèbres? Ils ont un esprit savant et sublime, mais Dieu leur envoie un sommeil : que sont toutes leurs pensées, sinon des songes? que sont leurs raisonnements et leurs con- clusions démonstratives , sinon des rêveries et les courses extravagantes d'une imagination égarée? Ils ont un beau corps , mais leur âme se retire : qu'est-ce. que ce corps, sinon pourriture? Ils ont une belle âme , mais Dieu la délaisse : qu'est-ce que cette âme, sinon ignorance, athéisme, impiété? et c'est QC qu'ils prennent pour être la marque de leur bel esprit! Quelle marque. Messieurs, et quelle frénésie de s'y laisser tromper! Quel dé- plorable aveuglement de les estimer davantage parce qu'ils n'ont point de Dieu, et de ne pas sentir que c'est cela qui doit les faire fuir comme une peste publique !
La dame, surprise et ravie de voir ses pensées et ses intentions si bien devinées par cet inconnu , l'é- coutait comme on écoute un homme envoyé de Dieu. Léonce était étonné de lui-même, se voyant sans paroles dans un sujet où il s'était exercé et si- gnalé tant de fois. Son maître d'escrime en cessortes de disputes, je veux dire Tiburce , ne l'était pas moins , et n'avait pas grilid désir de se déclarer et de rompre le silence. Néanmoins, comme il se sentit ob.iigé de venir à son secours, il pritenfin la parole, et renfermant sous une froideur affectée la bile ardente qui s'était ramassée dans son cœur durant le discours d'Eugène, mais que la présence
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d'Auguste ne lui permettait pas de laisser sortir, il avança modestement la proposition qui va suivre.
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DE LA MULTITUDE DES RELIGIONS.
Il est vrai, dit-il, qu'on ne peut pas soutenir l'opinion des athées , et que c'est une manifeste folie de l'entreprendre : aussi ce n'en est plus la mode parmi ces Messieurs de bel esprit. Ils voient bien qu'il faut suivre le torrent , et reconnaître qu'il y a un Dieu , puisque c'est la croyance de toutes les nations et en tous les siècles. Naturam enirn, comme vous avez dit, natiiraliter et uniuer- saliter mentiri impossiblle est.
Mais comme ces nations ne s'accordent pas en leurs opinions touchant la Divinité , qu'elles ont des religions différentes, et chacune des ma- nières particulières d'honorer le Créateur, au lieu de tant de disputes et de conférences pour recon- naître quelle est la meilleure, il ont depuis peu dé- couvert un nouveau secret, ainsi qu'ils l'appellent, que la meilleure religion pour chacun est celle du pays où il est, et que Dieu veut être honoré de nous de la manière qu'on l'honore publique- ment dans les villes et dans les temples où nous nous trouvons ; qu'il np plaît à cette diversité de religions, et qu'il n'est offensé que par deux sor- tes de personnes : ou par les libertins, qui n'obser- vent pas chez eux la coutume et la dévotion de leur patrie, ou par les dévots indiscrets, qui la veu- lent observer en d'autres pays, et y porter la con- fusion et le trouble, en y portant leurs opinions,
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et les voulant préférer aux autres ; qu'établir une nouvelle religion dans un état, c'est un scan- dale et une violence criminelle contre la liberté ; mais quand elle est une fois établie, que c'est sa- crilège et libertinage de la mépriser, et de con- damner ce que fait tout un peuple.
Je m'étonne , répond Eugène, de ce que vous dites, que ce secret a été inventé deptiis peu de temps. 11 y a cent ans que Castalion et Postel pu- bliaient la même doctrine ; il y a quatre cents ans que l'empereur Frédéric II croyait en être l'inven- teur, mais il se trompait : le moine Sergius, qui instruisit Mabomet , commença parla; d'autres commencèrent avant lui. Dès les premiers siè- cles, plusieurs bérétiques, pour accorder leurs dif- férends et pour vivre en paix avec chaque peuple et dans chaque endroit du monde, s'avisèrent de former cette sorte de religion. Il y a quatorze cents ans que les Manichéens la proposèrent à leurs dis- ciples , et ce fut peu d'années après que l'empe- reur Maxime, qui l'apprit d'eux, la juaiiqua scan- daleusement sur le trône impérial, lorsque, pour attirer toutes les nations à son parti , il fut en même temps idolâtre, arien et catholique.
Eugène jugea d'abord qu'il lui serait messéant de raisonner avec un homme de cette sorte sur une doctrine composée des songes de quelques li- bertins enivrés, et même très-difficile de le faire, après avoir parlé si hjngtemps : néanmoins, comme la pensée lui vint qu'il ne fallait que deux mots pour la détruire, et pour faire voir à ces jeunes Messieurs combien leur maître avait peu de juge- ment et combien il y avait de folies et d'ignoran- ces en ses premières propositions, il ne voulut pas se dispenser de leur rendre ce bon office. La chose fut bientôt faite, et plus tôt même qu'on n'eût dé- siré , car c'était une chasse dont le plaisir devait
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être que la bête eût de la force et des ruses , et qu'elle résistât longtemps.
Monsieur, dii-il en continuant de parlera Ti- burce, puisque vous savez si bien ce que pensent les auteurs de cette doctrine curieuse et quels sont les secrets de leur école , obligez-moi de me dire si, selon leur pensée, Dieu veut absolument de moi, lorsque je suis en Turquie, que j'observe la religion des Turcs; lorsque je suis aux Indes ou dans le Japon , que j'observe la religion des Indiens et des Japonais ; lorsque je suis en An- gleterre ou en Ecosse, que je me conforme à l'or- dre du pays et que je sois schismatique; enfin , lorsque je suis en France , en Italie , et dans tou- tes les provinces éclairées des lumières de l'Evan- gile, que je sois caibolique et que je suive les sen- timents de l'Eojlise universelle. Ils disent que Dieu lèvent, répond Tiburce, qu'il vous le comman- de, et que c'est là l'honneur et l'obéissance qu'il attend de vous.
Dieu me commande donc, poursuit Eugène, quand je suis en France , de dire que le Sauveur est le Fils de Dieu , le Verbe incarné ; quand je suis en Turquie, de dire qu'il ne l'est pas , et que l'incarnation est une erreur. Ainsi , quand je suis à Rome, pour être honoré de moi, il me com- mande d'adorer le crucifix, et quand je suis parmi les Juifs, de le renoncer et le méconnaître, et de parler de lui comme en parlent le talmud et la sy- nagogue.
Ces Messieurs., poursuit Tiburce , vous répon- dent qu'il le commande. Oui ! mais, repartit Eu- gène, si Jésus-Christ n'est qu'un homme comme nous , je ne puis pas l'adorer dans Rome ni lui rendre les honneurs dus à la Divinité sans com- mettre de grands sacrilèges ; si au contraire il est le Verbe divin et le véritable Messie, je commets
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dans Constantinople d'autres impiétés bien plus énormes et bien plus criminelles, lorsque je dis qu'il ne l'est pas ; et tout ce que je fais contre lui dans ce pays infidèle, ce sont autant d'abominations et d'apostasies scandaleuses.En un mot, l'une des deux reliijions est nécessairement un mensonge et ua crime de lese-majeste divine en premier chef : or, est-il, selon vos Messieurs, que Dieii m'ordonne et me commande absolument de l'honorer par l'une et par l'autre religion ; il veut que je sois mahomé- tan et Chrétien : donc, Dieu me commande de l'honorer par des mensonges, par des blasphèmes, par des sacrilèges, par des impiétés de démon, par des crimes de lèse-majesté divine, et par tou- tes les actions les plus odieuses et les plus détes- tables à la Divinité; et ceux qui disent cela sont les Messieurs de bel esprit !
Tiburce, voyant les chaînes qui l'environnaient déjà, et n'apercevant point d'issue, se mit à cou- rir à l'entour et à raisonner confusément , sans savoir où allaient ses pensées ni ce qu'il voulait dire; les autres le savaient encore moins que lui ; on avait peine même à distinguer ses paroles, tant il y avait de désordre et de précipitation dans son discours. Ce qu'on entendit à la fin , et ce qu'il dit fort distinctement, fut qu'il voyait bien qu'Eu- gène était venu avec dessein de disputer sur cha- que proposition, mais que, pour lui, il ne préten- dait pas lui en donner le sujet, ni ennuyer la com- pagnie par cet entretien et cette conversation d'é- cole; qu'il n'avait plus rien à dire. En effet, il se lut, et soudainement il changea de posture comme pour déclarer qu'il n'était plus de la partie.
Sur quoi quelqu'une de ces dames se plaignant , et témoignant qu'elle était fâchée que le plaisir eiit duré si peu, Tiburce, qui prit ses plaintes pour des louanges, et pour une déclaration que son dis-
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cours lui avait plu, ne manqua pas de la remercier de cette civilité prétendue, et de l'assurer très-par- ticulièrement de son désir de pouvoir être assez heureux pour lui obéir en quelque chose qui fût capable de lui plaire ; mais cette sage dame, qui n'avait pas moins de peine à souffrir ses civiUtés que sa présence, l'interrompit par un autre com- pliment qu'il n'attendait pas : Puisque vous êtes, lui dit-elle, si honnête homme et si prêt à m'o- bliger, obligez-moi de répondre à ce que vous a dit Monsieur, et de vous faire battre encore et le plus longtemps que vous pourrez.
Tiburce, quoiqu'étonné de ce compliment im- prévu, ne laissa pas d'être assez présent à lui-mê- me; il répondit que si on le battait en un duel , elle aurait le plaisir entier. Au moins , lui dit-il , pour lors , vous verriez les coups et vous pour- riez en juger. La repartie fut prompte. Je vois , dit la dame, qui des deux est le plus muet en ce combat , et il ne faut point être plus savante que je le suis pour savoir ce que veut dire un homme qui ne dit rien.
Comme les autres dames et la plupart de ces Messieurs lui parlèrent de la même sorte et con- spirèrent à lui reprocher sa fuite, Auguste, se joi- gnant à eux: Vous voyez, dit-il, que la compagnie juge mal de votre retraite. L'honneur vous oblige de continuer à vous défendre 5 et moi je vous le conseille , en. vous assurant que vous n'ennuierez personne et que nous vous écouterons volontiers. La coutume de ce sage seigneur fut toujours de ne point souffrir qu'on avançât en sa présence aucune proposition impie ni aucun mot contre le respect dû à l'Eglise et à l'Evangile, et de ne pas même permettre que d'autres seigneurs de la plus haute condition prissent la liberté de le faire, ayant pour maxime que la plupart des malheurs qui ar-
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rivent aux princes, viennent tles discours d'im- piété qu'on tient en leur présence , et qui crient justice au ciel contre ceux qui les écoutent sans rien dire. Néanmoins, comme il vit que les paro- les d'Eugène étaient des remèdes contre cette doc- trine contagieuse, dont il craignait que les esprits de ces jeunes gentilshommes n'eussent reçu quel- que mauvaise impression, il fut bien aise que le malade découvrit son mal et qu'il déclarât ce qu'il pensait.
Tiburce donc, qui, durant ce peu de loisir, avait médité à la hâte comment il fallait redresser les articles de cette nouvelle religion et les affermir par des propositions moins insoutenables, croyant l'avoir fait et avoir bien disposé les choses dans son esprit, revint à Eugène, et reprit ainsi son dis- cours : Vous m'étonnez, lui dit-il, de n'avoir pas compris ce que je disais, ou plutôt ce que disent ces Messieurs dont je tiens la place ; je déteste ce qu'ils disent et ce qu'ils pensent ; mais puisque vous le voulez savoir, leur pensée est que Dieu, qui ne regarde que notre cœur, quand il y voit une profonde bumilité sous sa puissance adorable , et un sincère désir de l'honorer, est satisfait, et que, pour ce qui regarde ces cérémonies extérieu- res et ces rubriques d'adoration et de croyaiice prescrites par les prêtres, ces circoncisions, ces sacrifices, ces égorgements de victimes, ces dévo- tions légales, ces honneurs rendus àdes pierres ou à des noms anciens, tous ces mystères de religion contestés et débattus entre les Juifs et les Païens , il les considère comme des illusions de leur igno- rance, et comme des égarements excusables de leurs esprits perdus dans les ténèbres. Il les laisse faire, et s'égarer chacun du côté qu'il lui plaît; et pourvu qu'il voie dans leur cœur une respec- tueuse connaissance et confession de sa j^randeur,
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tout cela lui est indifférent. Il ne le commande pas, mais il le permet, il le souffre, il l'excuse, il s'en divertit comme d'autant de simplicités de l'esprit humain : en un mot, c'est-à-dire, selon le raisonnement de ces Messieurs-là, que, par l'ordre exprès et que par l'institution du Créateur, il n'y a point d'autre religion que de dire en soi-même : Je reconnais un Dieu, je l'adore et je le respecte. Voilà tout le mystère de leur doctrine. Entendez- vous maintenant?
J'entends bien, réplique Eugène, c'est-à-dire que \ous, qui avez dit auparavant que Dieu, par une "volonté souveraine et par un commandement ab- solu, nous ordonnait d'observer les religions de chaque pays, vous jugez maintenant à propos de parler d'une autre façon, et de dire qu'il souffre ces religions et ces modes différentes, et qu'il ne s'offense pas que nous soyons de telle secte qu'il nous plaira, pourvu que nous reconnaissions qu'il est Dieu.
Oui; mais. Monsieur, ce Dieu, qui veut absolu- ment être connu et adoré, et qui, pourvu qu'on l'adore et qu'on le connaisse, permet qu'on exerce la religion de chaque peuple, n'en excepte-t-il au- cune? Cette permission est-elle générale pour toutes les religions que les peuples se sont avisés d'établir parmi eux et d'exercer solennellement et publi- quement? C'est ce que je vous ai dit, reprit Ti- burce; ils se persuadent que dès lors qu'une religion est reçue et établie dans un état, elle est permise. J'ai un doute, repartit Eugène. Dites-moi, s'il vous plaît, les péchés contre la loi de nature sont- ils permis aussi? Dieu, qui ne commande point les péchés , défend-il qu'on les commette , ou ne le défend-il pas? Lui est-ce une chose indifférente qu'on jure, qu'on mente, qu'on dérobe et qu'on exerce impunément les meurtres et les adultères?
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Tiburce, n'osant pas dire ce qu'il pensait là-des- sus, répondit sans délibérer que Dieu défendait ces péchés-là, qu'il les punissait, et qu'il n'était point permis de les commettre en aucun endroit du monde. Donc, reprit Eugène, il n'est pas per- mis en aucun endroit du monde ni dans aucun temps, d'exercer les religions dont les cérémonies et les sacrifices sont des meurtres ou des adultères, comme était la religion des Phéniciens et des Car- thaginois, qui massacraient les hommes pour les immoler à Bacchus ; la religion des Huns, qui, pour honorer les dieux, jetaient leurs vieillards dans les rivières; celle des llhodiens, qui les engrais- saient pour en faire de plus grosses victimes , et puis, qui les sacrifiaient avec beaucoup de cérémo- nie ; celle des Perses, qui les enterraient tout vi- vants, pour aller rendre de leur part des adora- tions aux dieux de l'enfer et les assurer de leur service. Ainsi, la religion des Amorrhéens, qui mettaient leurs fils et leurs filles nouvellement nés entre les bras ardents de la statue de bronze de leur dieu Moloc, et les y faisaient griller avec des tourments horribles, et tant d'autres religions en- core plus insupportables et plus cruelles à notre nature, comme celle des anciens Bretons, qui, par une dévotion de grande fête, conduisaient au tem- ple leurs femmes et leurs filles sans aucun habit, pour servir en cet état aux sacrifices, et pour ren- dre la solennité plus pompeuse et plus dévote ; celle des Corinthiens , qui entretenaient dans le temple de Vénus mille femmes prostituées , pour en être les prétresses, et par leurs débauches, exer- cées publiquement sur les autels, rendre les hon- neurs dus à cette impudique divinité ; enfin, celle de tous ceux qui ont adoré Priape, et qui, dépouil- lés au milieu de ses temples, ont fait rougir le so- leil et frémir la terre qui tremblait sous des cri-
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mes si exécrables et si monstrueux! Le respect que je dois aux oreilles chastes ne me permet pas de m'étendre, mais vous voyez, par le commencement de cette liste , que voilà des centaines de religions qu'il faut exclure de cette permission générale, et que ces petits jeux et puérilités de l'imagination humaine , comme vous avez dit , ne sont pas les risées et les divertissements de Dieu, mais des ou- trages contre sa sainteté, et des profanations qui lui crient vengeance ; que Dieu ne les peut voir sans colère ; qu'il ne les peut pardonner sans in- justice ; qu'il ne les peut excuser sans cesser d'être Dieu , et que les athées qui le renient sont beau- coup moins coupables que ces déistes qui l'ado- rent si scandaleusement, et qui lui attribuent des permissions et des complaisances si criminelles!
Tiburce, en peine de ce qu'il devait répondre, et d'ailleurs, honteux de se taire, avança inconsi- dérément les premières paroles d'une proposition qui fit juger que chacune de ses pensées le ren- dait digne de périr ; néanmoins , il n'osa pas achever; mais ce qu'il osa dire fit rire la compa- gnie. La réponse de ces Messieurs, dit-il, est évi- dente, que les religions qui ont eu et qui ont de ces sortes de cérémonies , offensent Dieu et ne sont point permises.
Donc, reprit Eugène , il est faux ce que vous avez avancé si hardiment , qu'aucune religion de celles qui étaient exercées publiquement par un peuple n'était exclue de la permission géné- rale. Voilà que vous jugez qu'il faut exclure celles que je viens de nommer, c'est-à-dire que vous vous retranchez encore un coup sur le point es- sentiel de notre controverse , et que vous confes- sez que c'est une proposition détestable de dire ce que vous avez dit, que l'homme peut licitement exercer toutes les religions des pays où il se ren-
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contre. Je n'ai rien dit de ma part, re'pondit Ti- burce , mais j'ai dit, delà part de ces Messieurs, ce que je dis encore, qu'ils soutiennent qu'excepté ces trois ou quatre religions de Lapiihes et de Cy- clopes que vous venez de nommer, elles sont tou- tes permises.
Et moi, repartit Eugène, je soutiens que, puis- que vous exceptez les religions de Baal et de Mo- loc, il faut que vous exceptiez celles de Jupiter et des autres dieux de l'antiquité, et de tous ceux qu'on adore aujourd'hui dans les temples des Païens; j'ajoute même que vous, qui dites main- tenant que toutes les religions sont permises hor- mis deux ou trois, vous allez dire dans un moment que, hormis deux ou trois, elles sont toutes défen- dues, et qu'on ne peut les suivre sans se damner. Et quand vous l'aurez confessé, j'espère qu'enfin votre conscience vous forcera de revenir où vous étiez le jour de votre haptème, et que vous con- fesserez, puisqu'il n'y a qu'un Dieu, qu'il n'y a de salut et de vérité que dans une seule religion.
Répondez-moi, s'il vous plaît, lui dit-il: ce Dieu qui veut absolument être reconnu, veut-il être re- connu comme un Dieu ou comme une créatu- re , et lui est-il indifférent qu'on croie qu'il est un esprit ou un corps ; qu'il est éternel ou tem- porel ; qu'il est immense et présent partout , ou bien qu'il ne l'est pas; et pourvu qu'on dise qu'il est au monde, croyez-vous qu'il ne se soucie point qu'on dise ce qu'on voudra , et qu'il nous aban- donne à la liberté de nos imaîjinations et de notre Ignorance ?
Quoique Tiburce se doutât qu'il y avait en- core quelque précipice devant ses pieds , néan- moins il se vit contraint de s'en approcher lui- même, et de se mettre sur le bord. Monsieur, dit-il, Dieu veut être connu comme un Dieu,
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comme un esprit e'ternel , indépendant et souve- rain; et comme ces trois perfections sont connues par la lumière de la nature, tous les hommes sont oblige's de les lui attribuer, et de reconnaître dans leur Créateur les propriétés et les excellences sans lesquelles il ne peut être Créateur ni maître du monde.
Voilà donc, répliqua Eugène, dans la religion de ces Messieurs les déistes , outre les comman- dements du Décalogue, une doctrine qui doit être suivie partout, et qu'on ne peut nier sans offen- ser Dieu et sans encourir sa disgrâce. Il est dé- fendu , sous peine de damnation , de soutenir que Dieu soit autre chose qu'un esprit pur, infini- ment bon , infiniment sage et infiniment puis- sant. Donc, poursuivit-il, il nous est défendu, quand nous sommes parmi les Païens, de faire, de parler et de penser comme les Païens , et mê- me, au milieu de ces nations infidèles, nous som- mes obligés de détester leurs religions , et de don- ner des malédictions publiques à leurs fêtes et à leurs cérémonies. Nous le devons , puisque voilà les premiers d'entre eux , comme les Grecs et les Romains anciens, qui disent que Dieu, le Maître et le Créateur du monde, est une pierre tirée des cavernes , qu'il est un tronc de bois , une statue de boue, une pièce d'airain, un ouvrage de bronze ou de marbre; nous devons soutenir qu'ils se trom- pent, et on nous défend, sous peine d'encourir la disgrâce de ce Créateur adorable , d'adorer avec eux ces statues mortes, et dédire qu'elles sont no- tre Dieu. Entendez-vous , poursuivit Eugène? Vous confessez. Monsieur, et vous déclarez qu'il nous est défendu, sous peine de périr éternelle- ment , de croire que Dieu est une chose corpo- relle, ou une chose matérielle et périssable , et défendu de le dire en quelque endroit du monde
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que nons puissions être : donc, pour parler de l'antiquité comme si elle était présente aujour- d'hui, quand nous sommes parmi les druides, il nous est défendu de dire avec eux que Dieu est une branche d'arbre et qu'il la faut adorer ; parmi les Syriens , qu'il est un poisson, un dragon, une colombe; parmi les peuples de Memphis, qu'il est un taureau ; de Lentopolis, qu'il est un bouc ; de Lycopolis, qu'il est un loup; de toute l'Egypte, qu'il est un crocodile , un chat, une souris ou un oignon, un Apis, un Sérapis , une tcte de bœuf, choses semblables, et d'autres encore bien plus horribles et plus honteuses! Ainsi, parmi les Athé- niens et les autres nations de la Grèce, il est défendu de dire que ce Maître éternel des hommes et des anges est un meurtrier, un incestueux , un voleur, »in ivrogne , un bouffon , un blasphémateur, un jureur, enfin un désespéré et un damné, comme l'ont été les Saturne, les Jupiter, les Mercure, les Bacchus , les Mars, les Proserpine , les Plu- ton ; et il nous est autant commandé d'abjurer par- tout ces religions infâmes , et de rejeter les folies de leur doctrine , de leurs mystères et de leurs sacerdoces, qu'il est commandé de connaître un Dieu et de croire à son éternelle vérité. Et ainsi,' voilà , non pas deux ou trois , mais cent , mais mille religions établies dans le monde qui sont exceptées de votre permission universelle, et qui ne peuvent être observées qu'en outrageant scan- daleusement la Divinité , et la déshonorant avec plus de mépris et plus d'impudence que n'a jamais fait l'athéisme !
Dans la confusion que Tiburce souffrait pour lors, la pensée qui lui était la plus présente était de franchir ces effroyables absurdités, et de ré- pondre que Dieu ne s'offensait point des noms quo nous lui donnons , mais il craignait encore d'of-î
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fenser la compagnie. Il délibérait sur sa réponse , gardant cependant un silence dont il rougissait. Il se passa quelque temps sans qu'il pût rien dire, et sans que son esprit put présenter à sa langue aucune parole pour couvrir un peu sa confusion. Eugène se taisait aussi, voulant lui donner le temps de reprendre courage et de ne rien réser- ver de ses pensées , afm qu'il eût l'occasion entière de venir à son point, et de lui parler de la façon qu'il avait méditée dès le commencement du dis- cours , et dont il était convenu auparavant avec Auguste.
Tandis qu'ils se taisaient l'un et l'autre , quel- ques-uns de ces jeunes Messieurs qui étaient là , voulant rompre le silence où la honte de leur maî- tre paraissait beaucoup , mirent en avant je ne sais quels discours, et parlèrent de ce qu'ils purent, mais seulement pour parler. Tiburce les interrom- pit lui-même inopinément : la parole et les forces lui revinrent. On vit en effet sur son visage je ne sais quoi qui fit juger qu'il avait découvert quelque moyen de donner à sa doctrine plus d'apparence et plus de grâce, et de la mettre dans un jour où, à son avis , elle pourrait paraître plus raisonnable et plus digne d'être soutenue. Cet homme ne man- quait pas de subtilité ni de paroles en d'autres ren- contres , n^ais quel démon n'eût pas été faible et muet en celle-ci ?
Je ne sais, dit-il en parlant à Eugène, si j'aimai expliqué , mais je vois que vous avez mal conçu la pensée et la proposition de ces Messieurs. Leur religion n'est autre que celle que nous appelons la religion delà nature, et qui est de l'institution du Créateur, gravée dans nous par le doigt de son di- vin Esprit, ou bien déclarée intérieurement par im rayon céleste qui luit en nos âmes, et qui est leur évangile et leur prophétie ; religion dont
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toute la doctrine est de savoir qu'il y a un Dieu, Maître, Souverain et Créateur de l'univers, dont toute la loi est de ne point faire aux autres ce qu'on ne veut point être fait à soi-même , et dont toutes les cérémonies elles sacrifices sont d'adorer ce Maître du monde par une soumission d'esprit et de corps , et quand on se souvient de lui , de s'incliner humblement sous son infinie grandeur, et de reconnaître qu'on lui doit obéissance et hommage.
Religion qui a été observée purement dans les premiers et les plus purs siècles de la vie humaine, qui le doit être en tous les siècles et partout, mais qui, partout, permet les autres religions aveu- glément ajoutées , pourvu qu'elles ne la détruisent pas , et que, parmi les superstitions, les erreurs et les autres égarements inévitables dans nos ténè- bres , elles conservent ces trois articles, et qu'el- les se soutiennent, comme eux, sur leurs fonde- ments et sur leurs principes. Dès lors que ces reli- gions y manquent ou qu'elles ont une théologie contraire, elles sont des sacrilèges et des impiétés manifestes; et n'étant plus supportées par cette vraie religion, il est évident qu'elles ne sont plus permises et que toutes leurs dévotions sont des crimes. En un mot, ajouta-t-il en s'oubliant de ce qu'on venait de lui prédire , qu'il ne réser- verait que deux ou trois religions, ils prétendent, sans parler de la religion chrétienne et catholi- que, qu'ils mettent hors de rang, que les religions que j'ai dit être souffertes sont celles des Juifs, des Mahométans et des hérétiques , parce qu'el- les sont établies sur la religion de la nature , et qu'elles observent inviolablement les trois articles de son institution éternelle.
Monsieur, répondit Eugène, vous vous expli- quez, et permettez-moi de dire que je vous eu-
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tends parfaitement bien; et ce qui me plaît davan- tage en ceci, c'est que nous voilà revenus de bien loin en peu de temps , et arrivés jusqu'à cet heu- reux terme , que de huit ou de dix mille religions, n'en voici plus que trois qui sont permises , et qui sont désormais tout le sujet du différend entre nous et ces Messieurs. Encore un mot , je vous en supplie, et nous viendrons à l'unité, et môme il me semble que nous y sommes déjà selon les propo- sitions dont nous avons convenu. Vous confessez qu'il ne nous est pas permis jde vivre dans l'Egypte selon les lois de la religion égyptienne : donc, vous devez confesser qu'il ne nous est pas permis de vivre parmi les Turcs selon les lois de l' Alcoran , ni parmi les Juifs, selonleslois duPentateuque. D'où tirez-vous cette conséquence, reprit Tiburce? Elle est claire, repartit le théologien : car, dites-moi, que croyez-vous de l' Alcoran et des choses qui y sont enseignées et ordonnées ?Sont-ce des choses inspirées de Dieu et révélées par le Saint-Esprit à Mahomet ? Folies , répond Tiburce ! ce ne sont que des impostures et des fables. Donc , poursuit Eugène , il ne nous est pas permis, quand nous sommes même au milieu des Turcs, de dire que le Saint-Esprit en est l'auteur , car savoir que ce sont des faussetés et des impostures impudentes, et néanmoins déclarer à haute voix que c'est Dieu qui les a enseignées, et que c'est de son Esprit que sont sorties ces folies et ces ignorances , n'est-ce pas un blasphème plus scandaleux, et une impiété contre la sagesse de Dieu plus criminelle et plus horrible que de commettre tous les sacrilèges qu'on a vus sur les autels de Priape? Et si vous êtes cou- pable et damnable en faisant l'Egyptien dans Mem- phis, et en disant que Dieu est un crocodile ou un serpent, ne le devenez-vous pas dans les tem- ples de Gonstantinople , en disant que Dieu est
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un séducteur , et Tauteur d'un livre et d'une reli- gion où il n'y a que des sottises , des impiétés et des impostures ?
Je ne le dis que de bouche, répond Tiburce ; je parle en public comme les autres ; pour m'ac- commodera la religion du pays; mais dans l'àme, jo me moque de mes paroles, et je déteste l'igno- rance populaire de ce pays-là qui me fliit parler de cette façon; j'adore Dieu, et je lui dis en moi-même qu'il est un Dieu infiniment véritable et infini- ment ennemi des mensonges et des hérésies , ado- ration intérieure qui suffit pour me rendre inno- cent au milieu des erreurs et des superstitions, et pour faire que j'y vive en sûreté de conscience.
Il suffit donc, reprend aussitôt Eugène, pour vous rendre innocent dans la grâce , au temps de Socrate et de Platon, de désapprouver en votre cœur les cérémonies de la religion de Vénus et d'Adonis , et pourvu que vous condamniez de pensée ce que vous faites, il vous est permis de faire tout , et de commettre les impiétés-^et les saletés que les autres exercent publiquement. Ainsi des cruautés de la religion de IMoloc, de Baal , de Sérapis. De sorte qu'il n'y a point de brutalité dans les sabbats de Sodome ni de mé- chanceté dans les temples des Païens que vous ne puissiez pratiquer avec permission et sans crainte, puisqu'il n'y en a point dont vous ne puissiez vous moquer en vous-même , aussi bien que de la con- fession publique que vous faites parmi les Turcs que Dieu est l'auteur de tous les mensonges con- tenus dans les livres de leur religion fabuleuse.
Tiburce, troublé et égaré, cherchant à fuir, se jeta dans un précipice : il répondit comme un homme sans mémoire, et soutint qu'il n'avait pas avancé qu'il y ent des mensonges tians l'Alcoran. Sur quoi la compagnie se mettant à riic : Vous
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-voyez, réplique Eugène, ce que c'est que d'en- treprendre la défense d'une méchante cause, et de vouloir, durant les conversations, tenir la place des libertins et des hérétiques ! Vous qui avez de l'esprit , et que je dois croire être un honnête homme, puisque vous êtes ici avec des personnes si sages et si vertueuses , voilà qu'en soutenant le parti de ces impies par forme d'entretien et de pas- se-temps , et en faisant leur personnage , vous fai- tes voir qu'iis sont obligés de dire, de se dédire, d'assurer, de nier, d'extravaguer -, de faire les fous, et de se rendre ridicules par autant d'imper- tinences et de sottises , et par autant de blasphè- mes qu'ils prononcent de paroles!
La colère emporla Tiburce , et fit enfin sortir de son cœur la réponse qu'il avait retenue jusqu'a- lors , et que le respect et la crainte d'Auguste ne lui avaient pas permis d'avancer : J'ai parlé de la sorte, dit-il, parce que j'ai voulu parler plus mo- destement et plus scrupuleusement que ne le font ces Messieurs : leur vraie pensée est que Dieu ne comtnande rien aux hommes louchant la religion ni touchant les mœurs. Sur quoi cet homme im- modeste et très-inconsidéré se mit à révéler les plus infâmes secrets de cette sorte de cabale, n'ayant point de honte de publier devant une si honorable compagnie que leur maxime était que comme le Créateur nous a placés parmi les bêtes , et qu'il nous a établis en un même appartement , il n'a point prétendu que nous fussions d'une au- tre condition, et que nous eussions des manières différentes de naître, de vivre et de mourir, ni d'autres lois et d'autres obligations que les leurs 5 que tout ce qui leur est permis nous l'était aussi ; que Tunique loi et l'unique religion d'ici-bas étaient de suivre l'instinct des passions, et de faire, de dire et de penser tout ce qu'il plaît à la nature
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corrompue. Il ajouta des explications qui étaient encore pires que ce texte , et donna une entière liberté à sa langue et à son esprit délaissé de Dieu.
Eugène, qui avait connu la vie de ce person- nage et la plupart de ses infâmes aventures par un petit entretien qu'il avait eu avec Auguste avant que l'on commençât la conférence , l'ayant laissé parler afin qu'il eût, comme j'ai dit, l'oc- casion qui était la principale chose où il aspirait, lorsqu'il le vit engagé plus avant même qu'il n'eût osé le désirer, l'interrompit par ces paroles que son zèle et sa générosité lui inspirèrent, et qu'il ne put pas refuser au désir d'Auguste, qui lui dit à l'oreille qu'il aurait tort de lui parler désormais autrement que comme à un athée déclaré, et d'ê- tre empêché par le respect de la compagnie de le traiter selon son mérite.
Tiburce, dit-il , ce n'est pas à moi ni aux au- tres théologiens de disputer contre ceux qui par- lent de la sorte , et d'entreprendre de les confon- dre et de les réduire au silence : c'est là l'affaire des juges et des exécuteurs de la justice. ]Mais j'ai un mot à vous dire qui ne vous déplaira pas, à mon avis, puisque je vous parle comme je ferais, sur un lhéâtre,àun honnête homme, mon ami, qui y ferait le personnage d'un voleur : je l'accuserais hardi- ment d'avoir volé mon bien , et je l'appellerais mécliant et perfide sans crainte de l'offenser. Mes injures tomberaient sur son niasque , sur ses habits, et non pas sur sa personne. Vous faites en cette compagnie le personnage d'un maître de li- bertins et d'alliées , vous en tenez les discours , vous en prenez l'air et la mine : je dois vous par- ler avec la liberté que je lui parlerais à lui-même ; et la comédie ne vaudrait rien si je vous parlais comme à un Chrétien dévot, et si je voulais vous
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respecter et penser que vous êtes un homme d'iionneur.
Ce que j'ai donc à vous dire est que vous êtes bien éloigné de l'état où autrefois vous aviez des- tiné de vous arrêter. Lorsqu'en votre jeunesse, vous écoutâtes les premières pensées qui vous in- vitèrent à goûter des douceurs de la vie présente, afin de le faire avec moins d'inquiétude et de crainte, vous vous proposâtes de vous tenir dans les bornes d'une débauche réglée, qui, à votre avis, ne vous empêcherait pas d'être honnête homme ; que vous ne laisseriez pas, dans ce qui ne trouble- rait point vos plaisirs, de vivre selon les lois de la conscience, et de vous acquitter des devoirs de la religion , de vous trouver à l'église, et de vous plaire même dans les actions de piété ; que ce péché seul vous suffirait , que vous auriez les autres en horreur ; enfin, que vous seriez si peu éloigné de la grâce , et toujours si près du bord de la péni- tence et du salut, que quelque vent qui pût vous surprendre ou quelque danger de mort qui pût survenir, vous auriez le temps de vous y retirer et de prévenir le malheur.
Mais vous ne saviez pas encore ce que c'est qu'une passion dans notre cœur , ni avec quelle violence elle nous pousse , et jusqu'au bout du monde , et à quelles extrémités de péché et de folies elle nous emporte dès que nous avons rom- pu la chaîne qui nous attachait à Dieu , et que nous avons commencé d'être à nous et de nous liera notre conduite.
Sur cela, Eugène, qui, comme j'ai dit , savait nssez bien la vie de ce méchant homme et la vie de l'un de ces Messieurs, son disciple et son com- plice , jugea à propos de leur faire connaître qu'il la savait , et de leur en mettre une partie devant les yeux. Quoiqu'il semblât ne parler qu'à Tiburce,
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il leur raconta Jeux ou trois histoires où il paraissait que tout ce qui se peut imaginer de plus effroya- ble impiété , en saleté et en cruauté , était entré dans le nombre de leurs actions. La modestie, néanmoins, et l'humanité ne permirent pas à ca théologien d'exprimer la chose de la manière que l'aurait fait un véritable ennemi : ce ne furent mê- me, dans les principaux endroits,que des énigmes que Tiburce seul et son confident pouvaient enten- dre: ajoutez à cela que le temps le contraignit d'abré- gerou d'omettre quantité des choses propres à son dessein ; mais il les retrancha par deux ou trois paroles qui valaient bien ce qu'il omettait, et qu'il prononça avec d'autant plus de zèle et de hardies- se qu'elles lui avaient été dictées en propres ter- mes , et secrètement par Auguste , avant qu'ils parussent en cette assemblée. J'ennuierais la com- pagnie , dit Eugène, si je voulais parler de tout. Tiburce , je puis vous dire en un mot qu'à l'heure où nous parlons, il n'y a point sur la terre de sorte de crime, qu'il n'y en a point peut-être dans l'en- fer parmi les démons, que vous n'ayez commis ou que vous n'ayez fait commettre. Vous, autrefois si honnête homme et si résolu de vivre honnête- ment, vous voilà porté si avant dans le désordre qu'il est difficile de trouver au monde un honmie plus scandaleux, ni plus dangereux que vous et plus digne de périr. Je ne veux pas examiner par quels degrés vous êtes descendu, ou par quel aveu* glement et quelle fureur vous vous êtes précipité dans un si profond abîme : il me suffit de savoir ce que vous avez dit ici publiquement , et d'avoir entendu les propositions que vous venez d'avan- cer devant cette illustre assemblée. N'était-ce pas assez de ces sacrilèges et de ces mépris des choses saintes, que vous avez si indignement et si outra- geusement profanées durant vos déonnclies , pi
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assez de ces parjures, de ces trahisons , de ces vio- lements et de ces meurtres secrets que vous avez commis depuis dix ans sur des personnes qui vous avaient le plus aimé ? Pourquoi vous en prendre au reste des hommes , et vous rendre enfin au- jourd'hui le corrupteur et le destructeur de toute la nature humaine?
C'est vous qui venez de dire , et qui, claire- ment et hardiment, sans rougir d'une pensée si détestable , nous avez fait entendre que la doc- trine que vous prêchez devant les compagnies qui vous écoutent, est qu'il n'y a rien dans notre âme qui soit spirituel et divin , ni rien qui la distingue de l'âme des chiens etdes loups ; que notre nature, comme la leur, est en tout mortelle et brutale; que les hommes et les bêtes sont de môme condition ; qu'ils n'ont point d'autre évangile ni d'autre loi que de faire ce qu'il leur plaît ; que Dieu ne leur commande rien touchant les mœurs ni touchant la religion et la piété ; que toutes nos adorations et nos saintes coutumes lui sont des choses in- différentes; que les cérémonies du Païen les plus criminelles ne lui déplaisent pas davantage que les cérémonies de nos églises ; qu'il est heureux en lui-même indépendamment de nos honneurs et de nos péchés ; qu'il ne récompense et qu'il ne pu- nit rien. Vous venez de le dire, vous l'avez dit en d'autres endroits, vous le direz encore ailleurs. Votre dessein est de répandre cette peste d'enfer dans les grandes maisons que vous trouverez ou- vertes , et dans le cœur de tous ceux qui vous les ouvriront et qui vous laisseront parler. Et pré- tendre cela, qu'est-ce autre chose, sinon vous dé- clarer l'ennemi et le parricide de la religion, de la raison , de la vertu , le parricide de l'âme immor- telle el du genre humain, le parricide de Dieu même ! Car si ce Dieu éternel et impassible pou-
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vait recevoir des coups de mort , ce que vous avez fait jusqu'à cette heure et ce que vous venez de dire maintenant , ne seraient-il pas les plus mor- tels ? Lorsque vous dites que les adorations ne lui plaisent pas davantage que les sacrilèges , qu'il ne récompense et qu'il ne punit rien , n'est-ce pas sur sa sainteté , sur son cœur, sur le principe de sa vie que vous tirez ces coups et que vous exercez ces outrages déicides ?
Pensez, Tihurce, et voyez un peu ce que vous êtes et ce que vous allez devenir. Il y a un Dieu qui vous connaît et qui pense à vous malgré vous ; il sait ce que vous venez de dire, et ce que vous avez dit et fait depuis plusieurs années ; il sait que vous êtes un des plus damnables ennemis de la sainteté ; jugez par là de ce qu'il médite et de ce que vous avez à craindre ! Au moins, sentez ce qui se passe dans votre âme, et confessez qui si elle pouvait emprunter une autre langue que la vôtre , elle irait se plaindre devant tous les juges, et faire retentir tous les sénats et les parlements de ses cris funestes , en demandant justice contre vous î et il n'y aurait personne qui ne l'écoutàt, et qui ne voulût conspirer à perdre un si méchant hom- me. Monsieur, je parle en Chrétien avec force et avec le zèle et la sincérité que je dois , mais si je parlais en Turc, je parlerais de la même sorte. Al- lez dans les pays et chez les barbares le plus enne- mis de la vertu : si vous y voulez dire à haute voix ce que vous avez dit devant nous secrètement, vous y entendrez contre votre impudence des plaintes aussi hautes que les miennes ; il y aura jusqu'en ces pays-là des bourreaux qui vengeront la nature, et qui vous sacrifieront à la haine du ciel et du monde î Vous savez qu'il y en a dans la France, et vous ne doutez pas , si la justice vous y connaissait , qu'avant quatre ou cinij jours, elle
j.
y s ENTRETIEN II.
n'y laisserait aucune particule de votre corps, ni aucune ombre de votre personne contagieuse et dangereuse jusque dans ses cendres!
Ce qui vous doit le plus effrayer, c^est que ceux qui vous connaissent, et que vous osez visiter, vous regardent comme un malheur qui entre dans leur maison , comme un crime impardonnable qu'ils commettent en vous y laissant entrer et en vous souffrant auprès d'eux. Il faut que vous soyez chassé de tous les endroits où l'on ne veut pas périr éternellement.
Confessez , Monsieur, que vous voilà dans un état bien misérable, et avouez aussi que vous vous y êtes jeté par l'opinion que vous avez laissé en- trer dans votre esprit, que si vous pouviez vous persuader qu'il n'y a point de Dieu dans le ciel, ni de lois dans la nature, ni de raison dans l'hom- me , vous auriez plus de satisfaction et plus de repos durant vos débauches. Mais c'est acheter bien chèrement cette satisfaction criminelle et ce repos d'une âme désespérée, car quelque mine de joie qui paraisse sur votre visage, sans parler des dangers qui vous environnent , et de la fumée que vous voyez sortir des bûchers qui vous attendent, vous sentez malgré vous combien il est douloureux à l'esprit humain de concevoir des opinions si exé- crables et si honteuses, et de s'entendre accuser par sa conscience de tant d'horribles ingratitudes contre son Créateur et son Père! Mais quel remè- de, sinon de voir s'il ne vous est point possible de pleurer assez pour espérer la miséricorde et la grâce , et pour prévenir la justice des hommes et celle de Dieu? Voyez-le, et commencez dès au- jourd'hui, sans différer davantage: allez vous pu- nir vous-même dans des déserts, où Dieu se trouvera pour contempler vos pénitences et vos larmes, et où les hommes ne pourront pas vous
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trouver ; mais ne différez point plus longtemps, et faites en sorte qu'au plus tôt, il n'y ait plus que Dieu seul qui vous connaisse et qui sache où vous serez.
Croyez-moi, Messieurs, ajouta-t-il, s'adressant à la compagnie, c'est une chose bien importante de marcher avec crainte dans les voies de Dieu , car c'est nous mettre sur la pente d'un affreux abîme de folies , de brutalités et de malheurs que de faire le premier pas hors de la grâce, et de com- mencera mépriser les lois de l'obéissance et de la piété chrétienne. Monsieur que voilà fut autrefois ce que vous êtes maintenant, par la bonté de Dieu, sage et vertueux ; c'est par des péchés ordinaires et assez communs qu'il a commencé à devenir ce qu'un démon ne voudrait pas être!
Quoique Tiburcetâchàt, durant ce discours, d'é- couter comme si Eugène eût parlé d'une autre personne , il ne put pas empêcher son visage de rougir : on vit manifestement qu'il cherchait, non pas à répondre , mais à se cacher. Son silence af- fligeait ces jeunes hommes; les dames contem- plaient avec joie, et tiraient ce qu'elles pouvaient de plaisir de ce spectacle. Elles voulurent parler, mais Léonce, fâché de voir ces abeilles qui retour- naient sur le front de ce misérable, les écarta en prenant la parole, et en proposant je ne sais quoi touchant l'unité de la religion : ce qui donna sujet à Eugène d'ajouter un mot ou deux , afin de con- clure régulièrement cet entretien.
Il est vrai , dit-il , pour revenir à ce qui se di- sait auparavant, que la nature doit poser dans notre àme les fondements de l'unique religion : mais n'est-ce pas à Dieu d'achever l'ouvrage , et d'envoyer du ciel un législateur et un maître qui ajoute à la doctrine et aux lois de cette religion naturellement infuse , des connaissances et des
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lois surnaturelles qui lui confèrent toute la sain- teté qu'elle doit avoir?
C'est-à-dire, repartit Léonce , que l'occasion vous invite à entreprendre un discours qui montre à nos yeux , pour ainsi parler, ce que nous savons déjà par la foi et ce que nous croirons jusqu'à la mort , mais qu'il nous serait avantageux d'ap- prendre encore, par vos paroles, que l'Évangile seul est véritable, et qu'il n'y a de vérité et de sa- lut qu'en la religion de Jésus-Christ.
Que me demandez-vous là, répond Eugène? Est-ce l'entretien d'une conversation , et l'entre- prise d'une homme faible et mortel?
Il y a dix-huit cents ans que toutes les plumes , toutes les langues et tous les esprits des grands hommes éclairés de Dieu s'emploient à cela : pré- tendez-vous que j'ajoute quelque chose à ce qu'ils ont dit ? Et quand je pourrais le faire , serait-il à propos que je le fisse devant des personnes de piété qui croient ce qu'elles doivent croire, et qui savent tout ce que je pourraisleur dire? Qu'il vous suffise, s'il vous plaît, d'avoir vu que cette inven- tion d'être de plusieurs religions et de dire : Ne disputons pas , mais soyons des deux partis , est une invention de gens désespérés, et résolus à se perdre.
Léonce ne laissa pas de le presser : je veux croire que ce fut alors avec une louable intention. Auguste, qui se plaisait extrêmement à ces discours de théologie familière, joignit ses prières pour obtenir cette grâce , et pour s'assurer sur sa pa- role qu'il retournerait un autre jour pour satis- faire à leurs saints désirs. Monsieur, lui dit-il , nous ne vous demandons pas que vous disiez tout, mais seulement ce qui se peut dire par forme d'en- tretien dans une compagnie de gens du monde ; et si vous voulez permettre que je vous marque moi-
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même quelques bornes et quelque sujet particu- lier et déterminé , je vous prierai , puisqu'une des maximes de la philosophie de la cour est qu'il ne faut rien croire ni rien faire que ce qui est con- forme à la raison et à la sagesse , de nous faire voir que les mystères du christianisme s'accordent avec les maximes de l'une et de l'autre, et qu'il n'y a point de doctrine qui plaise, ou qui puisse plaire, ou qui ait jamais plu davantage à l'esprit de l'homme, que celle qui est enseignée par l'E-
vangile.
Je ne sais ce qu'Eugène leur promit , je sais seu- lement qu'il fut obligé de se retirer le lendemain ; qu'il ne manqua pas de trouver d'autres occasions de faire voir la vérité de la proposition d'Auguste , comme il va paraître dans la conférence qui suit. La coutume de ce temps-là , non-seulement dans les grandes maisons de la ville et de la campagne , mais aussi dans la cour et jusque dans le cabi- net, durant les conversations, était de parler de controverses, et de disputer contre les hérétiques ou contre les libertins, et contre les sectateurs des nouvelles philosophies , sur les articles de la foi. Chacun se faisait honneur d'en pouvoir dire quelque mot, et de témoigner qu'il lisait les livres et entendait la Sainte Ecriture. La conférence dont je vais raconter l'histoire fut tenue au Lou- vre en présence du roi, dans la chambre de Sa ]\Iajesté , qui, ayant ouï parler de l'opinion de ces j)acifiques philosophes qui appelaient toutes les religions vraies religions, se divertissait avec une compagnie composée des premières personnes de la cour , à leur dire ses senliments là-dessus et à écouter les leurs.
8o ENTRETIEN III.
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ENTRETIEN III.
DU MYSTÈRE DE LA TRINITE.
Tandis qu'Us s'entretenaient, un seigneur entra pour dire un mot à Sa Majesté. L'ayant dit , il voulut se retirer. Le roi, qui, à la même heure, vit entrer Eugène , et qui cherchait depuis quelques jours l'occasion de faire naître entre eux deux un sujet de conférence, l'obligea de demeurer.
Ce seigneur,nomméLéonore, avait été calviniste; il s'était rendu catholique depuis peu d'années, mais peut-être sans avoir encore été véritable- ment ni l'un ni l'autre. La pensée de quelques- uns qui le connurent familièrement fut que sa re- ligion consistait à examiner les religions,et à différer jusqu'à ce qu'il fût dans l'autre monde pour choisir celle qu'il jugerait la meilleure. C'était, ce semble pour mieux délibérer qu'il avait de fréquentes con- férences avec les théologiens , et qu'il prenait plai- sir , lorsqu'il en trouvait de plus timides et de plus faibles que lui, à les interroger sur ses dou- tes , et à donner aux compagnies le divertissement de les voir embarrassés dans les difficultés qu'il leur proposait.
Les hérétiques le craignaient : il entendait as- sez bien la méthode de disputer avec eux, et sa- vait quelque chose de la théologie des Saints Pè- res. La curiositéqui dominait ensonâme l'attachait aux livres, et quoiqu'il eût peu de santé, l'obli- geait,par un très-mauvais dessein, de consacrer la meilleure partie de son temps à considérer dans les historiens quelle avait été la conduite de l'Eglise durant les divers mouvements du monde,
ENTRETIEN Hf. 8l
et comment, en chaque siècle, elle avait parlé des principaux articles de la foi prêchée et enseignée par les apôtres.
La première parole que lui dit Sa Majesté, en lui déclarant la raison qu'elle avait eue de vouloir qu'il demeurât, le surprit un peu. Il semble, lui dit-elle, que vous ne venez que pour me répon- dre. Nous en étions sur les controverses, et com- me on parlait des marques de la vraie Eglise, le discours étant tombé sur la religion, à l'heure que vous êtes entré , je demandais quelles sont les marques essentielles qui distinguent la religion chrétienne et catholique d'avec les autres, et qui nous font connaître certainement qu'il n'y a de véritable religion qu'elle seule. Puisque le ciel a voulu que vous vous soyez présenté si à propos, il veut que je vous adresse la question . La question est ample , mais il n'est pas nécessaire que vous disiez tout : je vous demande seulement ce que vous savez en cela de plus remarquable, et que vous ne serez pas fâché de m'avoir dit devant une compagnie qui écoute volontiers ceux qui parlent Lien et qui sait priser ce qu'ils disent.
Léonore, étonné , n'eut point d'abord d'autre réponse que celle qui devait venir à la pensée d'un courtisan modeste et respectueux, et d'un homme de sa profession, en la présence de quelques évé- ques qui se trouvèrent là. Il s'excusa, en les re- gardant et en les appelant ses nnutres. iMais com- me après les excuses et les cérémonies, il reçut un nouvel ordre, et qu'il fallut obéir à ce monarque plus éclairé que lui , il le fit avec d'autant moins de crainte qu'il crut qu'il le ferait assez bien et avec assez de grâce pour ne point déplaire à Sa Majesté.
Ce que j'ai remarqué , dit-il , dans les endroits où les llicologiens et les Saints Pères répondent à
8l ESTRETIEN III.
cette ancienne question , est qu'entre les marques et les preuves qui ne nous permettent pas de dou- ter que la religion de Jésus-Christ est l'unique et la vraie religion, les principales et les plus fortes sont :
Qu'elle seule a été prophétisée en chacun de ses mystères , et annoncée , deux et trois mille ans avant sa naissance, par des prédictions et par des figures aussi claires que ses histoires et ses évan-
gii^s ;
Qu'elle seule a été prouvée démonstrativement par des miracles , non-seulement divins, mais aussi qui n'ont pu être immédiatement les actions d'une autre puissance et d'une autre main que de la main du vrai Dieu;
Qu'il n'y a qu'elle qui ait été confirmée parles suffrages d'une infinité de martyrs, et signée de leur sang , qui n'a pu couler avec l'abondance et de la manière que nous savons, sans qu'il y eût une force surnaturelle dans les cœurs de tant de jeunes hommes et de tant de femmes faibles et craintives, qui, comme dit Saint Cyprien , ont supporté les tourments avec un courage que les tyrans ont ad- miré et que les anges ont désiré d'imiter; "qu'elle seule a été établie par la parole, non pas commu- niquée avec le sang delà naissance, comme l'idoKà- trie, ni introduite par la violencedesarmes^ comme le mahométisme , mais prêchée et portée par la voix qui est l'instrument de Dieu en la produc- tion de ses grands ouvrages; elle seule, examinée et éprouvée sévèrement par les disputes , étant aussi la seule qui a proposé ses thèses et présenté le combat à toutes les philosophies et à toutes les écoles du monde ; elle seule approuvée par des conciles et en des assemblées générales, qui sont le grand jour où il est impossible que le mensonge ne soit découvert ^ et où les faussetés des Païens
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et des Mahométans auraient été connues par eux- mêmes , si le démon les eût laissés paraître une seule fois sur ces théâtres éclairés de tant de lu- mières ; enfui , elle seule catholique , prêohée , reçue et exercée en chaque pays où il se trouve des hommes et où l'on voit le soleil. Le gentilhomme ayant cessé de parler , le roi , regarda Eugène , et lui fit un signe que ce théo- logien n'eut pas de peine à comprendre.
Le mystère était que Léonore , quelques jours auparavant, durant une conversation secrète avec ses amis , avait parlé de la personne d'Eugène d'une façon très-indigne et avec un mépris ex- trême , lui attribuant des erreurs et des ignoran- ces honteuses , avec quantité de je ne sais quelles fautes inventées par les songes de son esprit mé- lancolique et jaloux.
Sa Majesté, qui le sut bientôt après, résolut de s'en venger , mais noblement et par des moyens dignes de sa justice et de sa colère, où il n'y avait rien que de royal. Elle fit appeler Eugène , et sans lui rien dire des choses qu'elle avait apprises ni de celles qu'elle méditait en son esprit, elle lui témoigna qu'elle désirait l'entendre disputer avec Léonore sur quelque point de doctrine , et de voir, s'il était possible, entre eux deux, un com- bat célèbre à la vue des premières personnes de la cour. Il faut, lui dit-il , qu'à la première occasion qu'il s'engagera , devant un nondjre de témoins illustres, à discourir de la morale ou de la théolo- gie , vous formiez aussitôt des difficultés sur son discouis , et que vous l'engagiez à disputer et à se défendre. Vous savez vous conduire en ces ren- contres : je n'ai rien à vous prescrire^ je vous de- mande seulement (jue vous vous souveniez que je vous ai prié de cela, et que je suis obligé par
84 £NTRETIEN III.
quelques raisons de vous témoigner que je le dé- sire et que je l'espère.
Cet aimable prince , qui savait le prix des per- sonnes , prévoyait très-sagement que , durant la dispute , tandis qu'Eugène expliquerait les véri- tés , Léonore, contraint par l'impuissance de con- tredire et par la nécessité de se plaire à ce qu'il dirait, emploierait plus de temps à l'écouter et à l'admirer qu'à lui répondre ; que la dispute se conclurait enfin par le silence du gentilhomme , et que ce silence public serait le triomphe qu'il méditait pour Eugène , et la plus honorable satis- faction qui pourrait être rendue à son mérite con- tre tous les mensonges de l'orgueil et de la ja- lousie.
L'occasion se présenta comme je viens de le dire. Le roi fit heureusement ce qu'il avait médité. Léonore fit aussi très-bien ce qu'on espérait de sa part. Nous allons voir qu'Eugène ne manqua pas de la sienne à suivre aveuglément les ordres qu'il avait reçus , et à conduire le discours au point où aspiraient les désirs et les espérances de son in- comparable protecteur.
Ainsi donc,lesyeuxde Sa Majesté ayant donné le signal, Eugène, obligé de leur obéir, se tourna vers Léonore, et lui confessa que les propositions des Saints Pères qu'il avait rapportées , et arran- gées en un si bel ordre, étaient évidentes, et qu'il n'y en avait aucune qui ne fut capable de convain- cre les libertins , s'il leur restait un peu de raison et de lumière naturelle. Néanmoins, permettez- moi de vous dire que vous avez oublié celle que les savants Pères de l'Eglise ont jugée la plus im- portante et Ja principale; au moins, c'est à leur exemple que les Saints et les théologiens d'au- jourd'hui ont coutume de dire que , s'ils venaient à douter, le motif, à leur avis , qui les toucherait
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le plus et qui les attacherait inséparablement ù Jésus-Christ, ce seraient Texcellence et la beauté de la doctrine chrétienne , dont il n'y a point d'ar- ticle qui ne porte visiblement les marques que c'est un Dieu qui en est l'auteur : de sorte que si le des- sein de Sa Majesté est de nous entendre parler sur quelque sujet éminent et digne de sa présence et de son attention, il me semble que celui-ci, que je propose, est le meilleur choix que nous puissions faire.
Je m'étonne de votre sentiment, dit Léonore , car que pouvons-nous avancer de la doctrine de notre religion , sinon, comme parle Saint Augus- tin , que c'est une mer obscure et profonde qui contient à la vérité de grandes choses , mais qui les couvre , et qui ne laisse paraître au dehors que des paraboles mystérieuses et des énigmes incompréhensibles. Par exemple, ce qu'elle nous enseigne de la Trinité, quelle nuit et quel abîme ! quoi de plus ténébreux et de plus inconcevable, et quelle satisfaction y avons-nous , que de pro- noncer des paroles que nous n'entendons pas , et de souffrir une captivité perpétuelle et une sou- mission violente de notre jugement sous l'autorité de l'Eglise et de l'Evangile ?
Dire de la Trinité: Quoi de plus ténébreux? ré- pondit Eugène , c'est dire justement ce que disent les aveugles lorsqu'ils s'efforcent de regarder le soleil. Parlons , Monsieur, comme les anges, et disons: Quoi de plus lumineux , de plus éclatant, de plus divin et de plus sublime ? Quelle doc- trine a jamais porté plus haut les pensées de l'iiom- me , et lui a fait voir dans sa raison de plus ho- norables conformités avec la sagesse infinie de Dieu et avec les règles de sa justice et de sa pro- TÎdence ?
Il n'est pas question, reprit Léonore, de savoir
86 ENTRETIEPr iir.
silaTrinitéestunsujetéminent,mais si à Tendroit où nous sommes, elle doit être le sujet d'une con- férence ou d'une conversation familière. Comme cette théologie passe infiniment la portée de no- tre vue, nous serions inexcusables, vouset moi, si nous osions ennuyer la plus auguste compagnie qui puisse être dans l'Europe , en lui tenant un discours où ceux qui parlent s'ennuient eux- mêmes et n'entendent pas ce qu'ils disent. Car enfin , qu'est-ce que la Trinité, sinon , comme elle est appelée par les Pères, un abîme de nuit et d'horrenr, d'où les Saints n'osent approcher, et qu'ils ne regardent que pour trembler et se taire?
Vous dites bien, repartit Eugène : mais pour mieux dire, dites tout, et ajoutez , comme a fait le Saint-Esprit , les deux paroles du psaume cent trente-huitième : Nox illumînatio mea , que c'est cette nuit miraculeuse qui nous éclaire , et qui nous enseigne les vérités les plus dignes d'être sues , et les plus propres pour être dites en l'as- semblée des princes, et pour les élever à Dieu par des admirations plus douces que tous les plaisirs du monde : llluminatio mea in deliciis meis.
Comment cela, répond Léonore ? Saint Paul, ravi jusques au ciel par son extase, n'a pu rien voir dans ce même abîme que des profondeurs et des sublimités impénétrables aux théologiens et aux anges, ni rien dire, sinon , o altitudo, etc. Et vous... Et moi , reprit Eugène, je dis aux an- ges et aux princes qui m'écoutent, non pas qu'ils comprendront les hauteurs de la science et de la sainteté de Dieu , mais ce qui est la plus haute élévation où les âmes nobles puissent aspirer , qu'ils y apprendront que Dieu est infiniment au- dessus d'eux, et que les ténèbres qui leur rendent
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ce mystère obscur, ne sont pas dans Dieu, mais dans eux-mêmes.
En un mot et clairement , la proposition que j'avance n'est autre chose, sinon qu'il nous arrive, quand nous pensons à la Trinité, ce que nous éprouvons ici-bas à l'égard du soleil lorsque nous arrêtons les yeux sur lui et que nous entrepre- nons de le contempler attentivement. Quoique le soleil nous éblouisse et qu'il se cache à notre vue parmi ses lumières, nous ne laissons pas de voir en- core et d'apprendre par notre propre aveuglement que cet astre invisible est la plus belle et la plus admirable des créatures. Ainsi touchant le grand mystère de notre foi, je dis que, durant nos entre- tiens familiers ou nos méditations intérieures , lorsque nous élevons nos pensées jusques aux trois personnes, et que nous aspirons humblement à pénétrer les secrets de leurs émanations glorieuses, la splendeur de leur gloire, qui nous contraint de baisser la vue , passe au travers de nos yeux fer- més, et qu'elle entre dans notre àme avec un jour qui nous découvre les vérités que j'ai dit les plus dignes d'être sues des anges et des rois. Tout éblouis que nous sommes et tout aveugles sous les rayons de ce soleil éternel, nous voyons mieux que jamais que Dieu seul est grand , Dieu seul ai- mable et adorable, et que les grandeurs de la terre et toutes nos divinités mortelles ne sont que (les omhres, parce qu'elles n'ont en leur es- sence qu'une personne, et qu'elles ne peuvent pas produire elles-mêmes, ni dans elles, leur félicité vivante. Notre Dieu le peut, et c'est pour cela qu'il est le vrai Dieu , et que la religion de Jésus- Christ est la vraie religion , parce qu'elle est la seule qui nous enseigne que le Dieu que nous ado- rons est un Dieu qui contient en sa nature une Divinité infiniment une et simple, et trois person-
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nés infiniment distincte. Voilà, Messieurs, le grand el le premier argument de notre foi , qui ne se trouve point dans la foi de toutes les autres re- ligions du monde.
Léonore, voyant qu'Eugène s'attachait à ce su- jet, et que, sans qu'il y eut pris garde, il avait déjà établi sa proposition sur une si forte preuve, résolut de s'y arrêter lui-même , et d'empêcher que ce théologien ne s'y fortifiât pas davantage. Parlons, s'il vous plaît, distinctement, lui dit-il : puisque vous voulez que cette doctrine soit le su- jet de notre discours, je le veux ; mais venons au point. J'ai une peine que des savants ont eue avant moi dans les siècles précédents, et dont plusieurs personnes très-sages prennent la liberté de se plain- dre encore aujourd'hui. Avant le temps de l'Evan- gile, les hommes connaissaient Dieu, et savaient certainement tout ce qu'il faut savoir pour l'aimer et pour l'adorer : qu'était-il besoin de nous an- noncer cette nouvelle doctrine , qui sefnble ne servir qu'à étonner et à embarrasser nos esprits, et à les remplir de doutes et d'incertitudes , et de toutes ces cruelles et scrupuleuses anxiétés que souffrent les âmes saintes durant les exercices de la dévotion chrétienne?
Je crois, réplique Eugène , que ce que je vais vous répondre vous étonnera davantage que cette doctrine que vous appelez étonnante et inutile. Ma réponse est que la révélation du mystère dont nous parlons était nécessaire, non-seulement pour établir la foi de l'Incarnation du Verbe , et pour affermir les fondements de son Eglise, mais aussi pour empêcher que le genre humain ne retombât quelque jour dans l'idolâtrie ou dans l'athéisme, et qu'il n'y eût plus de religion parmi nous.
Entendez-vous, Léonore, vous qui dites que l'Évangile de la Trinité nous embarrasse et nous
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aveugle? Si vous voulez ouvrir les yeux, vous ver- rez que c'est cet Évangile qui a éclairé et débar- rassé l'esprit des hommes , et qui a ouvert tous les labyrinthes oùse trouvaient les anciens maîtres des sciences, lorsqu'ils voulaient montrer qu'il y avait un principe éternel et incréé des choses visibles, et qu'ils ne pouvaient se satisfaire eux-mêmes sur quantité d'objections que leurs disciples et que leur propre conscience leur proposaient là-dessus. Je dis qu'ils le pourraient maintenant , parce qu'ils sauraient ce que nous savons du mystère de la Trinité.
Léonore interrompit Eugène , et lui demanda s'il était possible qu'il crût ou qu'il conçût ce qu'il disait. Je fais davantage , reprit Eugène : j'ose assurer que vous le croirez aujourd'hui, et que vous le concevrez vous-même fort aisément; et comme vous êtes un homme docte, jugez, s'il vous plaît, si je n'ai pas sujet de l'espérer.
Vous savez, Monsieur, que les philosophes païens qui connurent si évidemment que Dieu était, et qui parlèrent si éloquemment de ses at- tributs divins , ne laissèrent pas de souffrir trois ou quatre difficultés inexplicables à leur philoso- phie, et qui ont été jusqu'à la fin le tourment de leur esprit curieux. Ils se voyaient obligés de con- fesser que Dieu était éternel et unique ; et con- cluant de là que, durant son éternité, il avait été sans ouvrage, sans compagnie, sans entretien et sans amour , ils ne voyaient pas le moyen de désavouer qu'il avait été éternellement oisif, éter- nellement solitaire et ennuyé, éternellement mal- heureux sous l'accablement de ses biens retenus dans son essence par le défaut d'un objet qui fût propre à les recevoir.
Platon se gêna beaucoup sur ce doute, et d'au- tant plus qu'il s'aperçut qu'il ne fallait pas dire que
go ENTRETIEN III.
Dieu s'entretenait et s'aimait lui-même personnel- lement. Cet incomparable philosophe savait trop bien que l'amour réfléchi sur sa personne est un amour impur, criminel et misérable et que , pour être divin et heureux, et pour produire l'union et lajoieparfaite^il doit être nécessairement droit, et regarder une personne différente de la sienne. Ce philosophe donc, voyant que Dieu avait été seul dans son éternité et dans son immensité, ne sa- vait que dire ni comment satisfaire à son esprit qui l'interrogeait sans cesse là-dessus. Aristote, et d'autres plus anciens que lui , pour se donner moins de peine et pour résoudre en un mot les difficultés, crurent qu'il fallait soutenir que Dieu n'avait jamais été sans le monde , que le monde était éternel , et que, durant l'éternité, il avait été l'affaire et le divertissement de Dieu. Les disciples de Démocrite inventèrent d'étranges fables, et enseignèrent que Dieu avant la création se di- vertissait en jouant et en courant après les atomes, pour les assembler et les joindre , et par leur as- semblage , composer l'univers qu'il méditait; les disciples d'Heraclite, que Dieu, pour lors, s'occu- pait en traçant les esquisses de divers mondes, et en jugeant quel serait le meilleur et le plus digne de sortir du néant et d'être produit ; les talmu- distes, plus hardis qu'eux et plus insensés, di- rent que Dieu s'occupait en produisant effective- ment plusieurs mondes , qu'il détruisait aussi- tôt, parce qu'ils ne lui plaisaient pas, et puis, qu'il les rebâtissait pour les démolir encore une fois, et ainsi, qu'il recommençait sans cesse , jusqu'à tant qu'il en eût fait un où il ne trouvât rien à repren- dre ni à corriger, et qu'il eût enfin appris son mé- tier de Créateur , dont l'apprentissage lui coûta beaucoup de peines et de créations inutiles , et
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l'occupa durant tous les siècles cJe sa vie, qui n'eurent point de commencement.
Entre les songes de ces hommes savants , ua des plus fameux fut la pensée d'un disciple de Pythagore, qui s'avisa de dire que , durant cette e'iernité où Dieu n'était point , il y avait une mul- titude infinie d'amours; que ces amours, entraînés par le poids ou par l'inclination qui les condui- sait, se cherchèreFit longtemps les uns les autres ; qu'après de longues courses et divers égarements dans des espaces immenses , ils se rencontrèrent enfin, et que, pour lors, arrangés selon la propor- tion mutuelle de leurs substances sympathiques, ils se joignirent et s'attachèrent ensemble si for- tement qu'ils devinrent une unité simple et in- dissoluble ; que ce grand Amour formé de la mul- titude de ces amours éternels, fut ce que nous ap- pelons Dieu; que les philosophes l'appelèrent «tt^'a- Atl/y rav Ifôra» ^ t assemblage des amows , et qu'ils ajoutèrent que dès qu'il fut formé , il assembla les petits atomes dispersés, et je ne sais quels pe- tits riens ou quels petits ouvrages de ces amours ignorants et faibles, et qu'il en fit ce grand atome, ou ce grand néant que nous appelons le monde.
D'autres, dont Grégoire Palamas fut le secta- teur, quoiqu'il passe pour avoir été le premier au- teur de sa doctrine, enseignèrent que Dieu avait employé l'éternité à répandre hors de son sein une lumière qui remplissait les espaces vides. Protago- ras jugea que le plus court et le plus sûr était de dire ({u'il n'y avait point de Dieu, et que son oisiveté aurait été un malheur éternel et infini. Plusieurs platoniciens, après de longues spéculations , aper- çurent de loin quelque jour, et commencèrent à dire confusément quelque chose.
Nous autres, nous répondons distinctement, et par la counaissance (pie nous avons d'un Dieu
9^ ENTRETIEN III.
trine et un , nous savons l'histoire entière et ve'rî- table de l'éternité ; nous pouvons dire comment les choses s'y passèrent, et détromper ces philo- sophes , en leur apprenant une nouvelle qui leur découvre le sens des énigmes, et qui est, de toutes les nouvelles qu'on a jamais annoncées sur la ter- re , la plus glorieuse , la plus surprenante et la plus vraie.
Dieu , leur disons-nous , n'était point oisif: il avait une affaire qui l'occupait davantage que n'eût fait la production de mille mondes, puis- qu'il produisait son Verbe, et que, dans ce Verbe éternel, il formait les créatures possibles et les mondes infinis dont il était l'original, et qu'il contenait éminemment en son essence incréée.
Dieu n'était point solitaire et ennuyé , puisqu'il vivait avec son Verbe, et que ce Verbe, qui valait plus qu'une infinité d'anges et de séraphins, et qui ramassait en sa personne les sciences et les beautés qu'ils auraient eues séparément, lui parlait selon ses désirs , et l'entretenait de vérités tou- jours nouvelles et toujours nouvellement dites , quoique toujours anciennes et exprimées éternel- lement par un seul mot.
Dieu n'était point sans amour, puisqu'il aimait son Verbe , et son amour était droit et heureux : je dis droit , parce qu'il aspirait et s'arrêtait à une personne sainte et différente de la sienne ; je dis heureux, parce qu'il était unique, et que cet amour du Père envers le Fils était le même que celui du Fils envers le Père. Ils s'entr'aimaient par un seul amour, et cette unité rendait leur union infiniment délicieuse , et était la consom- mation de leur bonheur.
Lorsque deux cœurs s'entr'aiment ici-bas , ils ne peuvent point, avec tous les efforts de leur pas- sion , parvenir à la félicité où ils aspirent : être
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parfaitement unis. Durant leurs plus grandes ar- deurs et leurs plus étroites liaisons, il y a toujours entre elles nombre et différence , il y a toujours deux amours. Comme la personne de l'amant et celle de l'aimé sont deux personnes, de même l'a- mour de l'un et l'amour de l'autre sont nécessai- rement deux amours; et parce qu'il y a nombre et différence, il faut de nécessité qu'il y ait de l'im- perfection , de la faiblesse , de l'impureté , de l'inquiétude, et d'autres peines mêlées parmi les douceurs de leurs joies et de leurs amitiés.
Dans Dieu, l'amour émané du Père est l'amour émané du Fils , amour unique, consubstantiel et intime à ces deux amants adorables. Il est vrai que ce ne^leur serait pas beaucoup pour être heu- reux que de posséder tous les biens du ciel, s'ils ne s'entr'aimaient point et s'ils n'étaient pas deux personnes ; mais ce leur serait aussi très-peu de choses de s'entr'aimer infiniment, si leur amour était plus d'un.
Leur bonheur suprême et vraiment divin est qu'ils renferment dans leur nature l'unité , la dis- tinction et l'union. Ils sont un parleur substance infiniment une; ils sont deux par leurs personnes infiniment distinctes; ils sont unis par leur amour infiniment uîiiqne et intime à l'un et à l'autre, comme j'ai dit. C'est celte unité qui les unit , et qui, durant leur possession mutuelle, leur faitéprou- ver des joies que les séraphins contemplent, admi- \ rent et adorent par un silence éternel. ^
Vous jugez bien , quand nous parlons de la Trinité, que les paroles et les pensées nous man- quent ici, puisque c'est assez, et beaucoup même pour une faible créature d'en dire un mot. Celui où il me semble que je puis ramasser le plus de choses, est que Dieu le Père contemplait et pos- sédait en son Fils son vrai portrait , tracé d'une
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manière incompréhensible et inimitable. Ce n'é- taient point ses rayons qui se transpiraient et qui formaient sa ressemblance sur un miroir extérieur; ce n'était point son caractère ou son visage qui s'imprimait lui-même sur une cire, et qui, par une application immédiate, y marquait ses linéaments et sa figure ; ce n'étaient point des grâces et des participations de sa substance spirituelle qui se répandaient au dehors, et qui, se ramassant et se réu- nissant dans une âme sainte, y formaient une image vivante de ses beautés éternelles : c'étaient, com- me j'ai dit, sa substance entière et sa propre vie qui émanait, et c'était son propre sein, son pro- pre cœur qui était le miroir ou la cire, ou bien, pour parler avec David, qui était l'épouse vierge et sainte qui recevait ces émanatious glorieuses , ces adorables transfusions de toute la substance divine, et qui en formait le Fils consubstàntiel dont nous parlons, et le donnait à son Père avant la création du monde ; Ea: utero ante luciferum genui te.
La Divinité et la puissance paternelle d'où sor- tait le Verbe était aussi le sein maternel qui le concevait , et d'où il naissait tout brillant des splendeurs de la gloire et de la sainteté. Et com- me ce Fils, dès le moment éternel de sa produc- tion, était aussi vivant et aussi aimant que son Père, ils s'embrassaient d'une manière dont nous ne pouvons rien penser que d'ineffable, parce que ce n'était qu'infinité dans les perfections et les amabilités de l'un et de l'autre, ce n'était aussi qu'infinité dans leurs joies. L'éternité ne leur était qu'un vrai moment, parce qu'un moment de leurs plaisirs valait plus que l'éternité de tous les plai- sirs des anges et des Saints.
Je n'ai garde de désavouer qu'il y a des té-
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nèbres en ce premier mystère de notre religion; mais vous voyez que ce sont ces ténèhres qui ren- dent le jour à notre philosophie aveugle, qui dis- sipent les doutes et les inquiétudes de notre igno- rance, qui Tortlfient notre entendement, qui af- fermissent notre foi , qui rendent notre humilité invincible à l'orgueil, et qui, sous les lumières de ce vrai Soleil, forment à nos pieds une ligure té- nébreuse, où nous voyons évidemment les fai- blesses de nos sciences et de nos amitiés miséra- bles. Z)/j;/ in excessa meOy s'écrie David, durant l'extase où il a plu à Dieu de m'élever : j'ai vu notre ombre, et j'ai dit que toutes les beautés qui nous ravissent ici-bas , et toutes les bontés des hommes envers nous, avec leurs civilités et leurs promesses, ne sont que mensonges et illusions : Dljci in excessa meo : Omnis honio inendax,
Léonore reprit ici la parole : Voilà , dit-il , des expressions fort relevées et fort éclatantes; mais tout ce brillant ne fait pas disparaître les difficul- tés ; et de quelque manière, ou avec quelque pompe et quelque éloquence qu'on puisse dire qu'il y a Trinité dans Dieu, on ne le dira jamais sans éton- ner et sans faire souffrir la raison. 11 semble que ce n'est pas assez de soumettre le jugement, mais qu'il faut l'éteindre pour écouter en silence un discours de cette sorte, et pour le croire avec la certitude et avec la simplicité que demande l'Église.
Oui, mais. Monsieur, repartit Eugène, si ce mys- tère offense la raison et la sagesse, d'où vient que ceux qui ont eu le plus de raison, et qui ont tenu le premier rang entre les grands esprits du monde, je veux dire les maîtres et les disciples de Platon, en ont écrit de si belles choses , et se sont si fort hàlés de les croire , et de les publier avant
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qu'il y eût aucune église ni aucun Evangile qui les commandât. Qui les a forces de les dire? Est-ce Tautorité des Ecritures et des conciles ? est-ce l'empire de la foi? est-ce la tyrannie de la cou- tume et l'exemple des peuples? est-ce l'exemple ou la crainte des rois? Non, ce n'est que la beauté de cette vérité qu'ils ont entrevue qui a louché leurs cœurs, qui a conduit leur plume, et qui leur a inspiré des pensées et des expressions si nobles sur ce sujet, que vous appelez insupportable à la raison. Les paroles de Trismégiste sont fameuses, que, dans Dieu, l'unité a engendré l'unité, et que, ^e réfléchissant sur elle, elle a produit l'amour. Celles que Saint Augustin leur attribue ne sont pas moins merveilleuses,après avoir lu dans leurs écrits: Jn principio erat Verhum , et Verhum erat apud Deum. Vous qui avez lu les livres, vous savez ce que Pythagore a dit, que la lumière de Dieu a une lumière coexistante, et que la sagesse procède de son intellect, par génération, et par l'émanation de l'un représenté dans l'autre ; ce qu'a dit Pla- ton, que Dieu, par une surabondante fécondité de sa grandeur, produit de lui-même l'inlelligence, et que cette intelligence éternelle, du côlé qu'elle regarde le Père, est l'image parfaite de son prin- cipe, et que, de l'autre, d'où elle regarde le monde, elle produit le souffle ; ce qu'a dit Aristote , que l'intelligence est la génération de Dieu, qu'elle est la fille du vrai bien , la maîtresse du monde, le monde archétype, l'original des créatures, le Dieu engendré, non pas divisé, mais distinct de celui qui l'engendre: ainsi, Orphée, Hésiode, Amélius, Numénius, que dans Dieu il y a le Père , le Créa- teur et l'âme de l'univers : ainsi, quantité d'autres philosophes dont Clément Alexandrin, Saint Jus- tin, Saint Augustin, Saint Cyrille, et leurs inlcr-
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prîtes, et particulièrement révècpie d'Iguivo, au premier livre de sa philosophie, ont recueilli les témoignages et examiné les paroles.
Et ceux, Monsieur, qui ont parlé de cette façon, ce sont, comme j'ai dit, les plus grands esprits d'entre les hommes, et dans qui la raison a été souveraine et libre , indépendante de l'autorité des Ecritures, des religions et des écoles.
Si donc la raison s'effraie à la vue du mystère de la Trinité, comment est-ce qu'elle en forme elle-même des idées, et qu'elle s'efforce de les in- troduire dans les académies, dans les lycées et dans les autres écoles de sa philosophie? Et comment est-ce que Platon, au rapport de Saint Cyrille, s'il n'eût point redouté les réprimandes de Meli- tus et la ciguë de Socrate, eût enseigné publique- ment et clairement que Dieu est trine et un , nisi Meliti repreheiisiones et Socratis cicutam ti- muîsset ?
J'avoue, repartit Léonore, qu'en tout ceci, il y a quelque éclair qui éblouit, mais la nuit n'en est pas moins obscure et la difficulté demeure entiè- re, car, selon cette doctrine, trois sont un, trois, réellement distincts, ne sont réellement qu'un être simple, c'est-à-dire que voilà une contradic- tion manifeste, et que, non-seulement nous avons, ce semble, droit, mais aussi obligation de la reje- ter comme une fausseté. Autrement, tous les men- songes des fausses religions et les impostures des faux prophètes auront droit d'être reçus, puis- qu'on ne les rejette qu'à cause qu'elles enveloppent des contradictions et qu'elles se détruisent mu- tuellement. Qui que ce soit, iMonsieur, qui se dise ou Dieu, ou ange, ou prophète, et quelque mi- racle qu'il puisse opérer devant nos yeux , doit être renvoyé, si ses propositions blessent notre ju- • 6
9^ ENTRETIEN III.
gement par des contradictions manifestes, c'est-à- dire par des mensonges.
Je vous l'avoue, reprit Eugène : mais la propo- sition de l'Eglise n'est point que Dieu est un Dieu et qu'il n'est pas un Dieu, que Dieu a trois per- sonnes et qu'il n'a pas trois personnes, ce qui se- rait une contradiction évidente. De même, elle ne dit pas que Dieu est saint et qu'il est pécheur, ce qui serait une chimère ridicule et un blasphè- me scandaleux ; mais elle dit que Dieu est un en substance et trine en personnes , ce qui est une énigme inexplicable à notre raisonnement, mais agréable à notre raison. Mais l'Évangile, qui nous le dit, répond Léonore, ne doit-il pas nous l'ex- pliquer ? Il ne le peut, répond Eugène, parce que nous sommes ignorants, et que nous ne savons pas ce que c'est que Dieu ni ce que c'est que la personne dans Dieu : car supposé cette ignorance, toutes les explications seraient encore plus incom- préhensibles et plus obscures.
Oui; mais, poursuit Léonore, puisqu'il nous est impossible de l'entendre , pourquoi nous le dit- on? On nous le dit, réplique Eugène, et à vous autres principalement qui avez des âmes nobles et sublimes, parce qu'on veut vous présenter l'oc- casion de mériter le salut par la plus admirable et la plus parfaite des humilités , en abaissant votre esprit jusqu'au néant et en adorant ce que vous n'entendez pas. On vous fait, et à nous, une grâce extrême de nous dire que la chose est; mais nous commettons une extrême ingratitude et une étran- ge folie quand nous demandons ce qu'elle est et que nous voulons qu'on nous l'explique. Puisque celui dont on nous parle est Dieu , il nous est infiniment impossible de concevoir ce qu'on nous dit; et puisque celui qui nous en parle est Dieu même, il nous est infiniment honteux, et c'est une
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impiété et nue extravagance détestable de le nier ou d'en douter. Dieu le dit, et moi je le nie : de qui peut être cette proposition, sinon d'un athée et d'un insensé?
Mais, poursuit Léonce, que niera-t-on jamais , si l'on n'ose pas nier ceci? Car la nature et les per- sonnes étant réellement le même, s'il n'y a qu'une nature, il n'y a réellement qu'une personne. Vous formez cette conclusion, répond Eugène, par vo- tre raisonnement et par la conduite de votre phi- losophie ; et je vous dis que vous et moi nous ne pouvons faire que des raisonnements de songes , ni argumenter que comme des personnes endor- mies sur ce sujet, qui nous est incompréhensible. Vous dites à un villageois, quand il marche, que sa tête fait plus de chemin que ses pieds ; et quoi- que sa tête et ses pieds n'aient qu'un même mou- vement réel et qu'ils aillent toujours ensemble , que l'un toutefois va plus vite que l'autre, et qu'il fait réellement un plus long voyage, vous lui dites que, lorsque le soleil court à l'occident, en même temps il recule de l'autre côté, et qu'il retourne à l'orient d'où il était sorti le matin. Le villageois se moque de vos discours, et il se moque de ses compagnons qui les écoutent, soutenant que les philosophes et les mathématiciens se contredisent ou^qu'ils veulent le tromper ; et d'autant plus qu'il est ignorant et orgueilleux, d'autant moins il doute que ce sont des railleries et des fables dont oa veut surprendre sa simplicité.
Ce paysan est fou de soutenir et d'assurer qu'un astronome docte et sincère avance des contradic- tions en des sujets d'astronomie, et nous, nous pen- sons être sages et avoir l'esprit fort, subtil, d'as- surer que Dieu se trompe en des discours de Divi- nité, et que ce qu'il dit de lui-même et de son es- sence éternelle contredit la raison. Y a-t-il im-
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100 ENTRETIEN Iir.
puJeiice ou bêtise comparable à celle-là? Et quelle comédie croyez-vous que nous donnons au ciel, lorsque nous faisons comme des Canadois qui s'é- chauffent à disputer contre les Européens, et qui leur soutiennent que la terre ne peut être ronde, et que, si elle l'était, les antipodes marcheraient à la renverse? Voilà justement notre folie quand nous disputons contre l'Evangile et contre les an- ges, et que nous nous échauffons à leur montrer que Dieu n'a point trois personnes, et que, s'il les avait, il faudrait que ces trois fussent trois substances et que Dieu ne serait qu'une chimère. Ignorantes créatures que nous sommes! c'est de Dieu, et de ce qu'il y a de plus intime et de plus divin dans Dieu qu'on avance cette proposition : quel moyen de la comprendre? C'est à nous qu'on la révèle et qu'on la déclare : quel moyen de l'expliquer et de la rendre intelligible à nos esprits faibles et aveugles? C'est Dieu même qui nous la déclare et qui nous l'annonce : quelle témérité de la nier ! Il nous l'an- nonce, non pas pour nous présenter un attrait de curiosité , mais une occasion d'exercer des actes de foi et de mériter la miséricorde et la grâce. Il prétend, en nous invitant à prononcer : Il y a trois personnes en Dieu, que notre langue parle, que notre cœur consente et que notre raison se taise.
Monsieur, poursuivit Eugène en parlant à Léo- nore, cette réflexion doit vous suffire; mais puis- que le chemin est beau, je fais un pas plus avant, et je soutiens que tant s'en faut que notre doctrine de la Trinité enveloppe des termes opposés les uns aux autres, et qu'elle attribue à Dieu des imper- fections et des ombres; qu'au contraire, c'est elle qui découvre ses grandeurs les plus inconnues, et qui dissipe toutes les contradictions et les erreurs
ENTRETIEN IH. TOI
dont la philosophie des Païens les obscurcissait auparavant.
Platon, élevé, par la sublimité de son esprit et de sa science, aperçut quelques rayons du mys- tère de la Trinité : mais parce qu'il en était encore trop loin , les trois qu'il entrevit lui parurent être trois dieux ; et comme il ne doutait point de voir le nombre trois , il ne douta point aussi qti'il en devait parler comme de trois divinités, et appeler la première l'Unité , la seconde l'Intel- ligence, et la troisième l'Ame du monde. Ainsi, Hermès, Pythagore, Hésiode, Orphée, Socrate, et quantité de leurs successeurs et de leurs interprè- tes, attirés par les appas de ces merveilles et de ces beautés éloignées , s'efforcèrent d'en approcher, et raisonnèrent péniblement, selon les règles et les méthodes de la logique naturelle ; mais leur en- tendement manquant de jour, ils allèrent se jeter dans des labyrinthes et dans des ténèbres d'où ils ne purent sortir, et où ils firent, durant de lon- gues années, d'étranges circuits , en suivant leur imagination égarée. Ils ne savaient comment ac- corder ces trois dieux ni ces trois générations substantielles avec les autres principes de leur phi- losophie, qui leur enseignait que les émanations spirituelles et immanentes sont plus faibles et plus impures que leur origine; que les productions sont moindres et moins anciennes que leurs causes; que ce qui est moindre ne peut être infini; que trois natures égales ne peuvent être absolument et in- finiment souveraines, et qu'il n'y a point de Dieu, s'il y en a plus d'un.
D'ailleurs, ils ne pouvaient renoncer à ce nom- bre de trois, et ils s'engageaient de plus en plus dans l'égarement, pour ne point perdre la gloire et le plaisir d'avoir découvert ce nombre divin dans la vraie Divinité. Ils savaient qu'il était né-
I02 ENTRETIEN III.
cessaire de trouver darts le vrai Dieu unité, nom- bre et union ; ils cherchaient, et ils ne trouvaient que de l'obscurité : Antiqui philosophi , quasi per iimbram et de loiigi/iquo, TJÎderunt veritatem déficientes in intuitu Trinitatis.
Mais durant que ces savants du monde , et que toutes leurs écoles avec eux, se tourmentaient ainsi , agités et poussés par leurs opinions in- certaines, la religion chrétienne est survenue, te- nanten main son Testament, qu'elle leura présenté. Ils l'ont ouvert , et dès la première ouverture et au premier article de cette nouvelle théologie, ils ont trouvé justement ce qu'ils cherchaient, et ils y ont vu, dans un jour admirable, l'éclaircissement de ces anciennes et éternelles difficultés.
Elle leura dit ce qu'elle nous dit encore tous les jours,
Qu'il y a un Dieu seul , et trois personnes en Dieu ;
Que Dieu se connaît lui-même, et qu'il se voit éternellement;
Que cette connaissance n'est pas l'émanation d'un accident ou d'une pensée qui sorte de la nature divine et qui soit différente d'avec elle, mais l'émanation delà nature entière, qui, durant ces processions et ces sorties ineffables, s'arrêtant en elle-même, y forme une vivante et parfaite image où Dieu se regarde et se connaît, et où il contemple avec des plaisirs infinis ses beautés éternellement et infiniment aimables.
Elle leur a dit que cette même connaissance, comme émanant par la voie de l'intellect, s'ap- pelle le Verbe, ou la parole que Dieu prononce;
Que cette parole, étant une expression de lui- même et représentant parfaitement tout ce qu'il est , s'appelle son image ou sa ressemblance ;
Que cette image , étant formée dans la nature
ENTRETIEN III. /o3
et étant la nature même et la substance du Père, s'appelle son Fils;
Que ce Père et ce Fils, étant deux personnes, sont deux termes d'amour et de jouissance mu- tuelle, et qu'ils s'aiment mutuellement ;
Que leur amour est infiniment unissant, parce qu'il est unique, et que les d ^vx amants produisent le même amour, dont ils ne sont qu'un seul prin- cipe.
Elle leur a dit encore que, comme Dieu est in- finiment bon , il veut donner , et donne du- rant toute l'éternité le bien infini, c'est-à-dire sa propre substance, et tout ce qu'il a de perfections et de biens;
Que, pour ce sujet, il faut nécessairement qu'il y ait trois dans Dieu: l'un qui donne ce bien souve- rain, l'autre qui le reçoive, le troisième qui unisse ces deux-là, et qui, par leur amitié et leur liaison indissoluble, rende leurs communications et leurs félicités éternelles;
Qu'il ne faut point craindre que, pour cela, il y ait trois dieux au monde, parce que Dieu le Père n'étant Dieu que par la nature divine qu'il com- munique à son Fils , et le Fils n'étant Dieu que par la même divinité qu'il reçoit de son Père , et le Saint-Esprit ne l'étant aussi que parla propre divinité qu'il reçoit de deux personnes dont il procède, il se trouve justement que nous voyons manifestement dans Dieu, et le nombre que les philosophes païens entrevoyaient, trois et un , et le nombre que l'Evangile a découvert de plus près, trois personnes et un IJieu seul. Père» Fils et Saint- Esprit, une seule Divinité commune aux trois, j Nous y voyons. Messieurs, l'unité, la pluralité et l'union, nécessaires pour former la félicité par- faite et infinie, et nous apprenons par là que Dieu seul est Dieu, et seul heureux , parce que ces trois choses, unité de substance, pluralité de person-
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nés et union d'amour entre les personnes différen- tes, se trouvent infiniment parfaites en lui.
Voilà ce que nous dit cette théologie chrétien- ne , et voilà, dis-je, justement ce que cherchaient ces anciens sages et tous ces grands esprits de la terre égarés dans le labyrinthe de l'éternité et de l'immensité divine; et vous voyez que, puisque leur peine était de n'oser dire que dans Dieu trois étaient un , et que leur ignorance était de con- clure que dans Dieu trois étaient trois dieux, ils trouvent ici la proposition qui ajuste tout, et qui contient des accommodements ineffables, trois personnes, un Dieu seul.
Les ignorants, en prononçant ces trois paroles, ne comprennent pas ce qu'ils disent , maij ils sa- vent qu'ils disent vrai. Les doctes ne le compren- nent pas aussi, mais ils trouvent admirable et di- vin ce qu'ils ne comprennent pas, et ce n'est que le trop de jour qui les surprend et les éblouit. Leur grande admiration est qu'ils voient durant cet établissement ce qu'ils ne voyaient pas durant les plus hautes spéculations de leur sagesse, qu'ils voient , dis-je, leurs doutes éclaircis, et toutes les issues du labyrinthe où ils étaient, inopinément ouvertes.
Et qui est-ce. Messieurs, qui a accordé ces con- tradictions anciennes, et retiré notre science de l'embarras et des perplexités où elle se trouvait? Qui est-ce qui a tant obligé notre philosophie er- rante et nos écoles couvertes d'une nuit si profonde et si honteuse, sinon cet Evangile de trine et un, que vous appelez l'ennemi de la raison et de la philosophie ?
N'est-il pas vrai qu'il est impossible de parler de Dieu ])lus divinement, et d'en dire des choses plus relevées, plus nobles et plus glorieuses? Gon- ïes^ezAe p s'il vous plaît, et reconnaissez ensuite
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que la religion qui seule enseigne celte llie'ologie, est la plus savante et la plus éclairée des religions, et par conséquent, qu'elle est la première, la véri- table et l'unique.
Au moins n'appelez plus notre Trinité l'aver- sion de la raison ; ne l'appelez pas même l'aver- sion de la chair et des yeux, et remarquez qu'il n'y a point de sentiment ni de faculté dans nous qui ne l'approuve comme un mystère, non pas de contradiction, mais de conformité avec les choses les plus sensibles et les plus visibles.
Je veux dire que l'union qui joint les formes et les matières, et qui fait tous les composés subs- tantiels : que le feu, qui allie les corps élémentai- res, et qui fait tous les mixtes artificiels et physi- ques ; que la sympathie, qui lie les pierres et les métaux, et qui fait toutes les alliances miraculeu- ses d'entre les êtres insensibles; que l'inclination, qui entraîne les sens à leurs objets, et qui fait tous les plaisirs et toutes les félicités de toute la vie animale ; que l'amour, qui emporte les cœurs et qui fait toutes les joies de la vie spirituelle et an- géllque , sont les vestiges de la Trinité ouvrière, qui n'a pu faire aucun ouvrage sans y laisser son ombre, et sans se prendre elle-même pour la rè- gle de ses productions extérieures. Oninîa in nu- meroy pondère et mensura^ dit le Prophète.
Le mystère de la Trinité et riiistoire de la créa- lion du monde ne pouvaient être mieux exprimées, à mon avis, que par ces trois mots : noDihre, poids et mesure. Dans la Trinité, il y a nombre, puis- qu'il y a trois personnes infiniment distinctes; il y a poids, puisque ces personnes sont attirées l'une à l'autre et infiniment unies par l'amour; enfin il y a mesure, puisqu'il se trouve en leurs grandeurs, en leurs perfections, on leurs j)ouvoirs et en leur substance, une égalité si admirablement
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loG ENTRETIEN III.
bien mesurée qu'elle est une unité commune aux trois ; en un mot, ?iumerus , pondus et mensura ,* voilà ce que Dieu était éternellement, et voilà ce qu'il fit enfin, et ce qu'il imita quand il fit le mon- de. Qu'est-ce que le monde, sinon un ouvrage composé d'une multitude innombrable d'êtres dis- tingués par le nombre , arrangés par le poids , et conservés dans l'ordre par leur symétrie, qui fait leur repos, et qui rend leurs baisions et leurs en- cbaînements indissolubles.
Ainsi, Messieurs, cet univers n*est rien qu'une grande ombre où la Trinité a formé la figure, et où elle a rendu visibles à nos yeux des mystères incomprébensibles à notre esprit et à notre phi- losopbie : mais ce qu'il y a en ceci de plus admira- ble et de plus glorieux pour les bommes, c'est que cbacun de nous en particulier, nous ne sommes rien autre chose que l'abrégé de cette ombre im- mense, où les théologiens peuvent étudier et con- templer commodément ce qu'ils ne pourraient pas découvrir de leurs yeux mortels parmi les splen- deurs du ciel empyrée. En effet, souvenez-vous, s'il vous plaît, que le bonheur où nous aspirons durant nos amitiés, est qu'en laissant entre nous et entre l'objet aimé la distinction de nos person- nes, nous puissions réduire le reste à l'unité, et faire en sorte, s'il est possible, que lui et nous, étant toujours parfaitement deux , nous n'ayons plus qu'un même bien, une même nourriture, un même secret, un même cœur; unité en tout, sinon, dis- je, en la personne pour laquelle nous craignons extrêmement la solitude. Ah! Blessieurs, si notre amour n'eût point été affaibli et flétri misérable- ment par le péché du premier homme , que de sainteté, que de pureté , que de félicités célestes dans nos amitiés mutuelles! que de traces du bon-
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heur et de la gloire infinie de cette adorable Tri- nité, qui en est l'origine et le modèle !